Vous ne comprenez rien au Moyen-Orient ? Lisez "Les cinq quartiers de la lune" de Gilbert Sinoué

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 29/03/2016 à 14H31, publié le 29/03/2016 à 11H39
Patrouille de soldats américains en Irak, le 7 juillet 2003

Patrouille de soldats américains en Irak, le 7 juillet 2003

© STAN HONDA / AFP

Y a-t-il moyen de dénouer l'écheveau compliqué du Moyen-Orient avec une lecture simple, mais non simpliste ? La trilogie romanesque "Inch Allah" de Gilbert Sinoué, dont le dernier tome vient de paraître, relève ce défi difficile. Et permet de rassembler les fils de l'histoire récente sur la décennie 2001-2011, du Caire à Bagdad.

Pari tenu. Pour comprendre l'histoire compliquée du Moyen-Orient, la saga "Inch Allah", signée Gilbert Sinoué, vaut mieux que des images choc. Après "Le souffle du jasmin" (1916-1956 ) et "Le cri des pierres" (1956-2001), le romancier natif du Caire conte dans ce troisième et dernier volume la destinée de six familles irakiennes, égyptiennes, palestiniennes et israéliennes, pendant la sanglante décennie 2001-2011. 

"Les cinq quartiers de la lune" s'ouvre sur les attentats du 11 septembre 

"Les cinq quartiers de la lune" s'ouvre avec les attentats du 11 septembre 2001 sur le sol américain et se poursuit avec le cycle infernal de représailles, les guerres d'Afghanistan et d'Irak décidées par le président américain George Bush. Qui y a pris garde ? Dans les décombres de l'Irak dévasté par l'invasion américaine et affaibli de longue date par l'embargo "pétrole contre nourriture" germe le futur Etat islamique, dès 2003.

Qui, en Occident, se préoccupe alors des attentats meurtriers dévastant mois après mois Bagdad ? Qui sait qu'une scission d'Al Qaïda profite d'un Etat mis à terre pour tenir des réunions clandestines où se retrouvent une jeunesse sans avenir et d'anciens cadres baassistes licenciés par les Américains ? Qui, hormis quelques chercheurs, s'émeut des exactions commises contre la minorité sunnite par le régime chiite succédant à la sanglante dictature de Saddam Hussein ?

Une histoire qui a nom Majda, Samia ou Souheil 

Cette histoire tourmentée, le romancier l'incarne en quelques personnages clés, surtout féminins, dont le lecteur partage les émotions communicatives. A Tel Aviv,  la révolte de la Palestinienne Majda, dont les parents sont morts dix ans plus tôt à Hébron, en Cisjordanie, dans une maison incendiée par un colon israélien. Au Caire, le refus de la chrétienne égyptienne Samia d'épouser son soupirant musulman, trop traditionnaliste pour elle. A Bagdad, la passion de la sunnite Souheil pour Chérif Abdel Azim. Un chiite ! Entre Capulet et Montaigu irakiens, peu ouverts à la romance, la vendetta se déclenche. Souheil, comme avant elle Samia, trouvera refuge à Paris. Et le destin lui sourira à nouveau par le hasard d'une rencontre sous le métro La Chapelle, où des centaines de réfugiés s'entassent dans le froid sous des tentes de fortune.

Un morceau d'histoire sert de trame à ce roman haletant 

Comme les deux précédents, "Les cinq quartiers de lune" se dévore : c'est un roman prenant et un morceau d'histoire saisissant. Y sont rappelés les responsabilités des puissants d'Orient et d'Occident, et le flot de sang qu'ils font couler, sans jamais avoir à en répondre (ou si rarement).

L'ambition est expliquée dans le titre, qui vient d'une parabole attribuée au poète mystique persan Farid Sadek el Attar. A un ami lui demandant pourquoi il scrute le ciel nocturne, le sage Shebli explique qu'il guette "le cinquième quartier de la Lune". La Lune n'a pourtant que quatre quartiers, lui rétorque son interlocuteur. "Libre à toi de l'ignorer, répondit Shebli, mais tout ce qui existe est la conséquence de ce qui a été. Le prochain quartier de la Lune est le fils des quatre précédents, car il ne pourrait exister sans eux".  Merci à Gilbert Sinoué de nous rappeler la genèse des guerres et des fureurs d'aujourd'hui, qui ballottent et meurtrissent des peuples réduits à l'impuissance.

"Les cinq quartiers de la lune", Gilbert Sinoué
21 euros, 400 pages, Flammarion

Extrait : "Hambourg, mai 2005. Jabril Chattar jeta un coup d'oeil par la fenêtre. Le ciel était gris. Comme l'Elbe, à quelques pas de là (...). Les nouvelles venues d'Irak étaient effroyables. Les Américains se retiraient de toutes les villes, mais loin de calmer la fureur des terroristes, leur départ avait accru le nombre des attentats. C'était par centaines que se comptaient les morts, et que dire des blessés ! Les chrétiens fuyaient le pays par vagues.
Il se rappela la phrase entendue peu après son arrivée à Erbil : "Le christianisme en Orient, c'est fini". En tant que chrétien d'Orient, son existence avait été rayée. Et encore devait-il s'estimer heureux : le trait de plume n'avait pas été tracé avec son sang".