"Victor Hugo vient de mourir": un vibrant roman historique signé Judith Perrignon

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 17/09/2015 à 15H11, publié le 17/09/2015 à 15H06
La romancière Judith Perrignon

La romancière Judith Perrignon

© Frédéric Stucin

Hugo se meurt, Hugo est mort ... Ce 22 mai 1885, tout Paris est en ébullition. Victor Hugo vient de s'éteindre dans sa maison du XVIe arrondissement. Le peuple est en deuil, les misérables en larmes et les autorités dans l'angoisse : comment organiser les funérailles du grand écrivain sans débordement ? Un récit vif, fin et documenté des huit jours qui ont mené le poète au Panthéon.

Il est mort le poète. Comment imaginer la fièvre qui a saisi Paris apprenant le décès de Victor Hugo ? Devenue légende du siècle, l'écrivain vient à peine de rendre son dernier souffle, ce 22 mai 1885, quand la nouvelle se répand dans la capitale. Une heure plus tard, les éditions spéciales inondent les rues. Un million d'exemplaires vendus. Que faire de ce défunt trop célèbre ? Quel hommage rendre à ce génie démesuré ? Comment, surtout, se demande avec angoisse le gouvernement de la IIIe République, empêcher les débordements d'anarchistes ou socialistes rappelant les engagements de l'écrivain pour la justice sociale? 

Inquiet, le gouvernement met des indics partout 

C'est en romancière lyrique que Judith Perrignon raconte les huit jours qui se sont écoulés de la mort de Victor Hugo, le 22 mai, à son transfert au Panthéon, le 1er juin, dans le "corbillard des pauvres".  Mais c'est en journaliste qu'elle a puisé aux meilleures sources, et notamment dans les Archives de la préfecture de police de Paris, pour décrire cette semaine d'émotion populaire et de tracas policiers. 

Car les indics sont partout, qui livrent au préfet le récit de ces réunions enfiévrées où l'on entend faire flotter le drapeau rouge sur le cortège funèbre. Sur ordre du gouvernement inquiet, la police recrute à tour de bras "des journalistes pour surveiller le journalisme, des anarchistes pour surveiller l'anarchisme ou des ouvriers pour surveiller les ouvriers".   

"Le moindre balcon, la moindre marche d'escabeau se louait à prix d'or pour le défilé" 

Chacun tire à lui le cadavre de l'immense poète qui avait "charge d'âme". "Les réactionnaires, écrit Judith Perrignon, ne voient plus en lui qu'une des grandes gloires de la France". Et "ils laissent volontiers la dépouille de l'homme politique et anticlérical aux subversifs en tout genre". Chaque groupe - communards, féministes, syndicalistes, commerçants, académiciens ... - s'organise pour prendre place dans le cortège. Le jour des funérailles, les rues de Paris sont noires de monde, même si elles se tiennent un lundi et non un dimanche - férié- comme l'avaient réclamé les ouvriers. 

"Le moindre balcon, la moindre marche d'escabeau se louait à prix d'or pour le défilé", note Judith Perrignon. Chacun brandit sa banderole, ou un écriteau avec ses vers favoris. Il y a là la bannière des "Républicains de Montrouge" ou celle, rose et bleue, proclamant le "suffrage des femmes, le droit des femmes" (il faudra encore attendre 60 ans). Sur l'air de La Chanson des blés d'or, la foule chante : "Honneur Honneur à Victor Hugo".

Ce beau roman n'est pas seulement un hommage de plus à un poète consensuel, ou un récit historique enlevé. C'est une lettre vibrante dédiée par l'auteur à son père, qui lui a enseigné la splendeur des vers hugolien ("Le peuple a sa colère et le volcan sa lave/ Qui dévaste d'abord et qui féconde après"), et leur message de justice. "La seule prière qu'il m'ait apprise",  conclut-elle.

"Victor Hugo vient de mourir", de Judith Perrignon
Edition L'Iconoclaste, 260 pages, 18 euros

Extrait : "Mais ce sont les corps en équilibre, les postures désarticulées qui donnaient au spectacle toute sa force. C'est la femme enceinte posée sur une échelle, devenue plus grande que son homme qui lui entourait les jambes de ses bras, ce sont les enfants accrochés tant bien que mal aux becs de gaz et aux arbres, tels les Gavroche regardant passer la dépouille de leur père, tellement plus beaux que les gamins en costume des bataillons scolaires. (...) La marche d'escabeau qui se louait 25 centimes à huit heures était passée à 2 francs. Pas une ne restait vide".