"Soumission" : le dernier roman de Michel Houellebecq en 5 questions

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 03/01/2015 à 16H29, publié le 03/01/2015 à 08H00
"Soumission" Michel Houellebecq (Flammarion)

"Soumission" Michel Houellebecq (Flammarion)

© BERTRAND GUAY / AFP

Dans son dernier roman "Soumission", Michel Houellebecq imagine (entre autres) le pays dirigé par un parti musulman modéré, et l'islamisation de la société. Avant même sa sortie, "Soumission" (Flammarion) était annoncé comme un roman polémique. Cinq questions pour décider si vous aurez envie de lire le nouveau Michel Houellebecq.

Dès la révélation début décembre de son contenu (un roman de politique-fiction qui imagine l'arrivée au pouvoir en 2022 d'un parti musulman modéré), "Soumission" (Flammarion) promettait la polémique. Promesse tenue : Houellebecq enflamme la presse et les réseaux sociaux.  "Un brûlot politique autant qu'une oeuvre littéraire qui partage la rédaction", titre Libération dans son édition ce week-end, qui consacre pas moins de 6 pages au nouveau roman de Michel Houellebecq. Sur son blog publié sur le site Mediapart, l'un de ses plus fidèles défenseurs Sylvain Bourmeau, exprime sa déception (quasi amoureuse) dans un rude article qui dézingue "Soumission" autant sur la forme que sur le fond : "Un suicide littéraire français", titre-t-il, avant de développer le fond de sa pensée : "Un roman sec et triste, approximatif, mal documenté, pas dialogique pour un sou et sans une once de poésie – si l’on l’excepte une farandole d’abominables dégoulinades monothéistes variées –, Soumission sonne faux de bout en bout et n’est certainement pas digne de la bibliographie de celui qu’on peut sans doute encore, même après ce livre, considérer comme l’un des écrivains contemporains d’expression française les plus importants". Réactions et contre-réactions, ça se déchaîne sur la toile et dans les timelines des réseaux sociaux. En attendant de juger par vous-mêmes (en librairie le 7 janvier), voici le roman de Michel Houellebecq en 5 questions :

1. "Soumission" est-il un livre réaliste ?
On espère bien que non, mais on s'en fout. Michel Houellebecq est le seul romancier dont la sortie d'un nouveau roman suscite, avant même d'être lu, une telle agitation. Celui là ne pas fait exception. Il faut dire qu'il a l'art de choisir ses sujets. Ici l'arrivée au pouvoir d'un parti musulman. Dès début décembre (un mois avant la sortie), les spécialistes ont été convoqués pour en commenter le sujet, certains déclarant déjà le scénario "invraisemblable". Mais est-ce si important? Est-ce qu'on s'interroge sur la vraisemblance des romans publiés par les autres écrivains? Non. Jean Rolin imagine dans son prochain roman, dont la sortie est également prévue en janvier ("Les événements" P.O.L.) un road-movie dans une France traversée par une guerre civile et personne n'a pensé à interroger un spécialiste pour savoir si cette hypothèse était crédible. "Houellebecq m'a fait beaucoup rire avec ce scénario de politique fiction", estime Philippe Braud, professeur à Sciences Po, interrogé par l'AFP, Mais Houellebecq n'est pas un politologue, précise-t-il, "C'est un provocateur et un grand écrivain (…), un caricaturiste, qui fait rire ou suscite l'indignation".  Réaliste ou pas, le roman de Michel Houellebecq s'approche de très près, à sa manière, de ce qui se passe dans notre pays.

2. "Soumission" est-il un livre drôle ?
Oui. Dès les premières pages, on rit, et même si parfois on rit jaune, la drôlerie est bien présente de bout en bout dans le dernier roman de Michel Houellebecq. L'humour est une des marques de fabrique du romancier. "Il ne faut pas lire Michel Houellebecq au premier degré", explique Bruno Viard, un spécialiste de l'œuvre de Houellebecq. "Il pratique beaucoup l'ironie", explique ce professeur de littérature à l'université de Provence, "ce qu'il décrit et fait dire à ses personnages, c'est souvent, mais pas toujours, ce qu'il déteste le plus", ajoute-t-il.  "Ainsi, le libéralisme sexuel, il déteste, il est très attaché à l'amour romantique. C'est un conservateur dans le domaine des mœurs", précise l'universitaire. Houellebecq manie l'humour à la manière de Desproges, c'est râpeux, mais ça fait du bien. Il excelle dans l'art de décrire les tracas du quotidien et les incongruités de notre monde moderne, de brosser le portrait de ses contemporains, les misères de la condition humaine avec un humour à la Huysmans, décrit par Breton comme "un humour généreux, qui donne au lecteur un coup d'avance, qui invite le lecteur à se moquer par avance de l'auteur, de l'excès de ses descriptions plaintives, atroces, et risibles".

3. "Soumission" est-il un livre dérangeant ?
Oui. Et c'est tant mieux. On s'agitera sans doute beaucoup sur l'hypothèse avancée par le roman qui imagine l'arrivée au pouvoir d'un parti religieux, et c'est pourtant bien plus du monde politique d'aujourd'hui dont Michel Houellebecq fait la satire. Un monde politique vidé de sens, l'opportunisme de ses cadres, la pauvreté des débats, l'absence de perspectives, de projets, d'enthousiasme, d'idées… L'extrémisme qui s'engouffre dans l'espace laissé vacant par les partis traditionnels. Houellebecq force le trait, imagine les Français victimes d'une décomposition politique telle qu'ils se retrouvent à devoir choisir entre la peste et le choléra. C'est dérangeant, pas parce qu'il imagine la catastrophe de demain, mais parce qu'il décrit le réel d'aujourd'hui. Ajouté à cela un langage qui ne s'embarrasse de vernis. Dans la bouche de François, les "Beurs" et les "Blacks", sont des "Noirs" et des "Arabes". Du côté du sexe, juste ce qu'il faut pour ne pas décevoir ses fans. Rien de particulièrement dérangeant. 

4. "Soumission" est-il un livre mystique ?
Michel Houellebecq aborde dans ce roman la question de la religion, et pas seulement sur un plan politique. C'est une question qui intéresse le romancier depuis toujours. "Il est hanté par le spectre de la disparition de la religion. Houellebecq ne croit pas en Dieu. Mais il affirme qu'aucune société ne peut survivre sans religion", explique Bruno Viard. Dans "Soumission", le personnage de François est athée, mais quand il traverse pour la énième fois une grosse crise de déprime, il décide d'aller faire une retraite à l'abbaye  de Ligugé, celle-là même où son auteur préféré, Huysmans, "a reçu l'oblature". Vaine tentative. La cellule austère et l'interdiction d'y fumer matérialisée par un détecteur de fumée, en plus des injonctions à l'amour et à la joie des moines font de ce séjour un échec. François reprend le train. Il se trouvera ensuite éventuellement séduit par la religion musulmane pour des raisons plus triviales que spirituelles. Houellebecq pense "qu'avec la famille, la religion répond à une nécessité sociologique essentielle qui est de relier les hommes et de donner un sens à leur existence", explique Bruno Viard, d'où le désespoir de Houellebecq, "l'idée d'un grand vide…", conclut l'universitaire.

5. "Soumission" est-il un bon livre ?
C'est la seule question qui vaille, après tout. Et oui, "Soumission" est un très bon roman. Après avoir exploré les conséquences de Mai 68, Houellebecq poursuit son exploration de la société française, et sa décomposition, "un thème qui hante son œuvre", et qu'il aborde cette fois sous l'angle de la politique, explique Bruno Viard. "Soumission" est un bon roman, parce qu'il s'inscrit dans la tradition du roman naturaliste du XIXe siècle, une peinture de son temps, en même temps qu'il donne ce que seule la littérature peut donner, cette "sensation de contact avec un autre esprit humain, avec l'intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances ; avec tout ce qui l'émeut, l'intéresse, l'excite ou le répugne".

Soumission Michel Houellebecq (Flammarion – 300 pages – 21 euros)