"Sinon j'oublie" de Clémentine Mélois : ce que racontent vos listes de courses

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 07/06/2017 à 18H02, publié le 07/06/2017 à 17H51
"Sinon j'oublie", Clémentine Mélois (Grasset), détail de la couverture

"Sinon j'oublie", Clémentine Mélois (Grasset), détail de la couverture

© Grasset

Clémentine Mélois, l'auteur de "Cent titres", dans lequel elle détournait les titres grands classiques de la littérature, s'est cette fois amusée avec une collection de listes de commissions glanées au fil du temps. L'écrivain plasticienne imagine ce que ces listes cachent. Résultat : une collection de courts monologues qui forment une riche et amusante galerie de portraits.

"L'humanité se divise en deux catégories : les jeteurs et les gardeurs. C'est de famille." C'est ainsi que l'écrivain et plasticienne Clémentine Mélois attaque "Sinon j'oublie", son dernier livre, publié aux éditions Grasset. La romancière n'a pas besoin de préciser qu'elle fait partie de la seconde catégorie. Élégante couverture rouge, son livre, intitulé "roman" mais d'un genre hybride, est composé d'une collection : des listes de commissions glanées au fil du temps.

"Il suffit d'être attentif et de se promener en regardant par terre. Les bouts de papier qui traînent sont souvent des listes de commission. Personne ne les convoite, il n'y a qu'à se baisser. Comme il y a des coins à champignons, il y a des coins à listes : autour des supermarchés, bien sûr, mais aussi n'importe où ailleurs, et ce sont là les plus belles trouvailles car plus inattendues".

"Sinon j'oublie", Clémentine Mélois
Fragments de vie abandonnés, ces petits morceaux de papiers découpés, griffonnés, raturés, ainsi rassemblés et offerts à la vue du lecteur, constituent à eux seuls une forme de poésie à la Perec. Clémentine Mélois s'en est emparée, imaginant ce qui se passe dans la tête de celui ou celle qui les noircit.
"Sinon j'oublie", Clémentine Mélois (Grasset), page 36

"Sinon j'oublie", Clémentine Mélois (Grasset), page 36

La romancière a donc adjoint à chaque liste un texte court, une page, maximum deux, parfois seulement une ligne ou deux (qui sont souvent les plus percutants) où l'auteur de la liste s'exprime à la première personne, révélant comme dans l'éclairage d'un phare un morceau de son existence. Les textes collent à la liste, font échos aux produits listés, mais aussi au support, à l'écriture, à la forme des textes, à leur mise en page, aux ratures... Parfois elles s'en éloignent complètement, et c'est bien aussi.

Les auteurs des listes ont un prénom, sont de tous âges et de toutes origines sociales. Ils ont des préoccupations, diverses et variées. La dernière se prénomme Clémentine (tiens tiens ...). Pendant les récrés, cette petite fille préfère rester "au calme pour penser tranquillement à des choses et faire des dessins", plutôt que de "jouer à des jeux idiots".
Clémentine Mélois

Clémentine Mélois

© JF PAGA / Grasset 2014

Entre Queneau et Sophie Calle

Mêlant l'intime (préoccupations du quotidien, pensées secrètes, colères, rêves et déceptions, pulsions) et peinture sociale (chômage, solitude, jeux vidéo, régimes, divorce, avortement, Charlie Hebdo …), cette somme de tranches de vie finit par former un tableau que la romancière peint en mosaïque.

Clémentine Mélois s'amuse avec les styles, à la manière des "Exercices" de Raymond Queneau, même si évidemment ici chaque histoire est différente. La plasticienne s'empare d'un objet anodin, un motif du quotidien -la liste des courses- pour en faire un objet littéraire qui fraye avec l'art contemporain, évoquant aussi de ce côté-là le travail de Sophie Calle. Le résultat est plaisant, plutôt léger, et se déguste comme un paquet de bonbons acidulés.
Couverture de "Sinon j'oublie" (Grasset), Clémentine Mélois

"Sinon j'oublie", Clémentine Mélois (Grasset - 225 pages - 16 euros)

Extrait :
"Alison
Je m'emmerde. Idéalement, Ryan Gosling viendrait sur son cheval blanc, il m'emmènerait dans un hôtel cinq étoiles, il m’enduirait d'ambroisie et on boirait du nectar."
"Sinon j'oublie", page 153