"Réparer les vivants" : la palpitante épopée d'un cœur par Maylis de Kerangal

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 05/02/2014 à 15H40, publié le 05/02/2014 à 14H25
Maylis de Kerangal

Maylis de Kerangal

© BALTEL/LAMACHERE AURELIE/SIPA

Après "Naissance d'un pont", couronné en 2010 par le prix Medicis, Maylis de Kerangal plonge dans le récit d'une transplantation cardiaque avec son dernier roman "réparer les vivants". Une épopée scientifique dont les enjeux font de chaque transplantation une aventure unique. Un roman écrit dans une langue et un rythme palpitants.

L'histoire : Simon Limbres a tout juste 20 ans. En pleine nuit, il part surfer avec deux copains. Au retour, petit matin, épuisés par les vagues, leur camionnette heurte un poteau. Simon n'est pas attaché. SAMU. Urgences. Mort cérébrale, "cœur battant toujours". Premier acte : l'annonce aux parents. Oui, le cœur de leur enfant bat toujours. Non, leur enfant n'est pas vivant (irréversible"). Oui, ce serait bien qu'ils autorisent le prélèvement des ses organes.

Dès lors, une autre histoire commence, celle de la transplantation de ce jeune cœur toujours palpitant, devenu inutile pour Simon en même temps que promesse de vie pour Claire, 50 ans, déficiente cardiaque. 24 heures d'un processus minuté et tendu, orchestré par une équipe hautement qualifiée, chacun son rôle, comme un passage de relais. Le récit d'une épopée, celle qui fait passer le cœur de Simon d'un organe "dilaté par la joie ou resserré par la tristesse" à "un élément ou produit du corps humain à usage thérapeutique". Ca, c'est pour l'aspect technique.

Le livre raconte aussi le reste, tout ce qui ne se comprend pas, ne se répare pas avec la science : la douleur, la peur, que provoquent la mort. Le titre est emprunté à un dialogue de "Platonov", une pièce de Tchekhov : "Que faire Nicolas? Enterrer les morts, réparer les vivants", Réparer les vivants, oui, et pas seulement ceux dont la mécanique du cœur défaille, mais aussi ceux brisés par la mort violente d'un proche.

La minutie d'un récit documenté

L'art romanesque de Kerangal est nourri par une information minutieuse du réel, et pas seulement sur le sujet principal (ici l'univers médical), mais pour chaque fenêtre entrouverte. La romancière insère aussi dans le fil du récit des documentaires en format court (le surf, le chant lyrique, le chardonneret algérien…).

Elle l'avait déjà démontré avec "Naissance d'un pont", quand Maylis de Kerangal pose une question, elle ne laisse aucun espace vacant dans la réponse qu'elle y apporte, comme si elle en explorait toutes les combinaisons. Cette fois-ci elle nous plonge dans l'univers de la transplantation, et l'on sait en lisant son livre, comme pour les scénarios de la série "Urgences", que tout ce qu'elle raconte tient scientifiquement la route. Le récit est parfaitement documenté et nous invite dans les coulisses de la transplantation comme si on y était, avec moult détails et terminologie adéquate.

Un roman parfaitement façonné

Et pourtant, la question au centre du roman échappe au réel : la mort, cet éternel mystère qui laisse invariablement les vivants sidérés. La mort, dont on ne s'accommode pas sans rituels et sans en appeler aux mythes, aujourd'hui encore, dans une société qui pourtant la relègue, tente de faire comme si elle n'existait pas (comme Lou, la petite sœur de Simon, qui s'endort brutalement sur le canapé quand vient le moment de l'annonce). Sentiments et questions métaphysiques que Kerangal traite de la même manière que le récit d'une opération chirurgicale, les décrivant comme des phénomènes physiques.

La romancière  manie la langue comme le cuisinier japonais son couteau : c'est vif, exact, et le résultat toujours esthétique, mots et rythmes en accord avec la réalité qu'elle décrit. Rien à dire, c'est parfait. C'est même le seul reproche que l'on pourrait faire à ce roman.

Réparer les vivants Maylis de Kerangal (Verticales - 281 pages - 18,90 euros)
"Réparer les vivants", Maylis de Kerangal
Extrait :
Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d'autres provinces, ils filaient vers d'autres corps. Que subsistera-t-il, dans cet éclatement, de l'unité de son fils? Comment raccorder sa mémoire singulière à ce corps diffracté? Qu'en sera-t-il de sa présence, de son reflet sur Terre, de son fantôme? Ces questions tournoient autour d'elle comme des cerceaux bouillants puis le visage de Simon se forme devant ses yeux, intact et unique. Il est irréductible. C'est lui. Elle ressent un calme profond. La nuit brûle au-dehors comme un désert de gypse.

Maylis de Kerangal  est née en 1967, Maylis de Kerangal a été éditrice pour les Éditions du Baron perché et a longtemps travaillé avec Pierre Marchand aux Guides Gallimard puis à la jeunesse.
Elle est l’auteur de quatre romans aux Éditions Verticales, "Je marche sous un ciel de traîne" (2000), "La vie voyageuse" (2003), "Corniche Kennedy" et "Naissance d’un pon" (Verticales, 2010; prix Franz Hessel et prix Médicis 2010; Folio 2012) ainsi que d’un recueil de nouvelles, "Ni fleurs ni couronnes" («Minimales», 2006) et d’une novella, "Tangente vers l’est" («Minimales», 2012; prix Landerneau 2012). Aux Éditions Naïve, elle a conçu une fiction en hommage à Kate Bush et Blondie, "Dans les rapides" (2007; Folio, mai 2014). (Source : Editions Verticales)