"Réanimation" de Cécile Guilbert : entre la vie et la mort, l'amour

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 17/10/2012 à 14H39
Cécile Guilbert, auteur de "Réanimation", Grasset

Cécile Guilbert, auteur de "Réanimation", Grasset

© Boris Horvat / AFP

Essayiste (Prix Médicis en 2008 pour son essai "Warhol Spirit") , Cécile Guilbert publie son deuxième roman, "Réanimation", où elle raconte un épisode de sa vie, la plongée dans le coma de celui avec qui elle partage sa vie. Cet épisode dramatique ne fait pas un livre déprimant, au contraire, mais le récit d'une expérience nouvelle, traversée par des sensations, une plongée aussi dans le patrimoine artistique du monde, salvateur, et surtout la mise à nu d'un impérissable amour.


L'histoire : Une femme toujours amoureuse de son mari (ça fait quand même 20 ans qu'ils se connaissent) doit se séparer de lui. Atteint d'une maladie grave et rare, il est plongé dans un coma artificiel pour subir quotidiennement des opérations chirurgicales lourdes. L'homme dort. La femme a peur. Qu'il ne se réveille pas, que le bonheur partagé s'enfonce définitivement dans les ténèbres du coma. Dans ces 12 jours d'attente (une éternité) la femme découvre le monde de la réanimation et explore entre curiosité et angoisse cet état d'entre-deux qui n'est ni la mort ni la vie.

 "C'est ainsi que tonne le canon qui abat tout, renverse tout, démolit tout"

Le livre commence comme la foudre : brutalement, alignant des images surexposées. L'écriture est hachée, alternant phrases longues et phrases courtes. La narratrice n'utilise pas encore le "je". Mais le "tu". Comme si l'événement (trop violent) était vécu par une autre : c'est à un "toi" qu'arrive cette chose impossible. C'est la première nuit, interminable, qu'elle se souvient avoir traversé "comme une comète".

Puis la narratrice reprend le "je", se récupère, atterrit. Commence alors l'attente. L'écriture devient plus paisible. Que va-t-elle faire de cette attente, "incapable de se repaître d'autre chose que de cette déchirure", et de cet homme qu'elle aime, "un corps criblé de tuyaux et de sondes, nez et bouche obstrué de matière plastique, épaule constellée de pastilles", dont "l'ancienne présence ne se manifeste plus qu'en creux, comme si son corps démoulé de partout n'habitait plus le monde qu'en négatif".

L'art tranquillisant

La femme cherche des réponses. Dans l'atelier de l'homme, photographe, elle chatouille la mort, en soupesant un crâne. Elle se fait peur, en lisant des pages de médecine dermatologique sur Internet. Mais surtout elle puisse dans l'art, trouve des réponses chez Warhol (elle vient de publier un livre sur celui qu'elle nomme "l'albinos") dans les contes de Perrault, les collages de Max Ernst, le cinéma surréaliste de Buñuel ou les lumières de la mythologie. Cette quête la conduit aussi à produire elle-même une œuvre, puisqu'elle se lance dans l'écriture d'un roman.

"Réanimation" est un livre d'amour. Celui d'une femme privée de ce qui lui paraissait jusque là éternel, et dont la soudaine vacuité lui révèle la fragilité, et lui fait "mesurer combien l'angoisse resserre et l'amour élargit". Rares sont les amours qui se suffisent à elles-mêmes et les êtres capables d'accepter le bonheur. Ce livre en est un très beau témoignage.

 

Réanimation de Cécile Guilbert (Grasset)
270 pages - 18,00 euros

 

[ EXTRAIT ]

"Oui, sur le lit de la sixième chambre du service de réanimation comme sur chacune des cellules qui l'entourent, Blaise gît tel un être qui s'est écarté un jour de tous les autres pour entrer dans un monde différent de celui des vivants et des morts. Un être qui a signé de cet écart sa malédiction, certes, mais aussi son élection au royaume des puissances.
Innocent, il a beau ignorer qu'il détient le spectre d'une vie occupée à renaître du foudroiement pour renverser l'ordalie, son corps est un autel, son lit un trône, sa chambre un espace sacré où je me tiens toujours debout et n'ose jamais m'asseoir, encaissant le déferlement bouclé sur lui-même d'un incessant roulis de questions sans réponses."