"Petit oiseau du ciel", l'Amérique scannée par Joyce Carol Oates

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 16/11/2012 à 16H08
Joyce Carol Oates, écrivain américaine , professeur de littérature à Princeton, membre de l'Académie américaine des Arts et des Lettres

Joyce Carol Oates, écrivain américaine , professeur de littérature à Princeton, membre de l'Académie américaine des Arts et des Lettres

© Jean-Pierre Muller / AFP

Deux ouvrages de l'américaine Joyce Carol Oates sortent simultanément : "Petit oiseau du ciel", un long roman haletant sur une passion adolescente née sous le sceau de la violence et un recueil de nouvelles, "Etouffements", qui mettent en scène des personnages désespérés et vindicatifs.

L'histoire de "Petit oiseau du ciel" : deux familles, d'un côté les Diehl, classe moyenne, le père a gravi les échelons dans une entreprise du bâtiment. La mère s'occupe des enfants, un garçon et une fille. De l'autre la famille Kruller. Le père, un sang mêlé indien, petit patron d'un garage de mécanique auto, sa femme Zoé, glamour, voix rauque et langoureuse, elle travaille dans une laiterie le jour, chante dans un groupe country le soir, et fait tourner la tête de tous les hommes qui l'approchent. Elle, ne rêve que de gloire.

Le week-end, la famille Diehl emmène les enfants manger une glace à la laiterie. Zoé les accueille toujours gentiment, et plus encore le séduisant Eddy Diehl. Une belle vie autant dire, jusqu'au jour où Zoé est retrouvée morte, assassinée violemment. Les deux pères sont accusés, puis relâchés l'un et l'autre faute de preuve. Le crime reste impuni, laissant les deux familles ravagées par le drame.

Oates remonte le fil de cette histoire d'abord par la voix de Krista, la jeune fille d'Eddy Deal. La romancière déroule les faits, racontés dans la première partie du point de vue d'une enfant à peine entrée dans l'adolescence. Krista assiste impuissante au désastre consécutif à ce que sa mère appelle pudiquement "les ennuis", réalité parcellaire, faite de perceptions et d'observations, elle comble comme elle peut les vides creusés par l'indéchiffrable monde des adultes. "Les mystères avec lesquels on vit, enfant. Jamais élucidés, jamais résolus. Parfaitement banals, insignifiants. Comme un minuscule caillou logé dans votre chaussure, qui vous fait marcher de travers."

La deuxième partie donne la parole à Aaron Kruller, le fils unique de la victime. Personnage frustre, maladroit, désespéré et enfermé dans sa solitude. C'est lui qui découvre le corps supplicié de sa mère. Son récit est écrit à la troisième personne, alors que celui de Krista est à la première, comme si Oates avait fait le choix des filles, le choix des femmes, condamnées au désir que les hommes ont d'elles et aussi à celui qu'ils font naître chez elles. "Les hommes sont leur corps, impossible d'échapper au corps des hommes", découvre Krista. Oates décrit ces derniers avec plus de champ, montrant des hommes blessés, désarmés face aux difficultés, toujours un brin enfantins.

Une passion scellée par le drame

Les deux jeunes gens ont en commun la violence qui accompagne leur entrée dans l'âge adulte. Ils partagent également un amour inconditionnel pour leur père. Aaron n'a plus que lui. Krista est une fille. "Pour certains d'entre nous – les filles – filles de leur père à jamais, quel que soit leur âge – les odeurs souvent jumelées, mêlées – de tabac et d'alcool ne sont pas déplaisantes, mais délicieuses, séduisantes." Chacun d'entre eux croit que le père de l'autre est l'assassin. Une étrange relation de rude attirance se noue entre les deux adolescents, que ni les années ni la séparation n'entament.

Oates décrit merveilleusement bien dans ce roman comment les enfants ou les adolescents, privés des clés pour tout comprendre, perçoivent le monde différemment des adultes, de manière partielle, fragmentée et parfois déformée, amplifiée, subissant du même coup d'autant plus violemment les désastres orchestrés par les passions des adultes. L'écriture de Joyce Carol Oates est particulière, des longues phrases rythmées par des virgules, des groupes de mots entre tirets, des parenthèses, l'usage fréquent de l'italique, comme un besoin impérieux de signifier un rythme. Avec un art parfaitement maîtrisé du récit, des personnages creusés, Oates tient le lecteur en haleine de bout en bout, parfois jusqu'à l'essoufflement. "Petit oiseau du ciel" est un roman américain, Oates en observatrice aiguisée d'une société violente.

Les éditions Philippe Rey publient simultanément un recueil de nouvelles "Etouffements", dix courts récits mettant en scène des personnages asphyxiés par la frustration et l'esprit de vengeance.

 

"Petit oiseau du ciel", Joyce Carol Oates, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Claude Seban (Editions Philippe Rey) 544 pages, 24 Euros

"Etouffement", Nouvelles, traduites de l'anglais (Etats-Unis) par Claude Seban (Editions Philippe Rey) 336 pages, 20 Euros

 

[ EXTRAIT Petit oiseau du ciel ]

"Dès la quatrième, à treize ans, mêlée à des enfants plus âgés dans le bus scolaire, j'avais commencé à entendre des mots comme pute, traînée, prostituée et à me faire une idée de ce qu'ils signifiaient. Sans avoir à poser de questions, je comprenais que c'étaient des mots sales qui ne s'appliquaient qu'aux femmes.
Junkie était un mot sale qui s'appliquait aussi aux hommes. Pour être un junkie, vous pouviez être un homme ou une femme et cela voulait dire que vous étiez un toxico, un drogué, un camé.
J'avais commencé à entendre Faire son truc, faire des passes. C'était plus séduisant : on pouvait imaginer quelque chose de surprenant – trucs de magicien, tour de carte, apprendre à un chien à tituber sur ses pattes de derrière – qui déclenche l'envie et l'admiration.
Qui déclenche des applaudissements. Des sifflements d'approbation.
Comme aux concerts du parc de Chautauqua. Zoe Kruller, dans cette robe pailletée étincelante qui moulait son petit corps fiévreux comme du mercure liquide, s'inclinant devant le public - le public qui l'adorait - balayant le sol de ses cheveux blond vénitien dans un geste de totale abjection.
elle s'inclinait bas, puis se redressait, cambrait le dos. Avec un sourire si heureux qu'on avait l'impression que son coeur allait éclater.