"Pékin pirate", roman réaliste de Xu Zechen dans la Chine d'aujourd'hui

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 19/06/2016 à 22H00, publié le 14/06/2016 à 15H53
Xu Zechen, romancier chinois auteur de "Pékin pirate" (Philippe Rey)

Xu Zechen, romancier chinois auteur de "Pékin pirate" (Philippe Rey)

© Guo Bin

"Pékin pirate", du romancier chinois Xu Zechen, est une plongée dans le quotidien d'un jeune homme venu de la campagne, qui tente entre magouilles et escroqueries de s'en sortir dans la jungle pékinoise. Xu Zechen dépeint avec réalisme et une bonne dose d'humour la réalité d'un pays en mutation. Misère, corruption, prostitution… On est loin des clichés véhiculés par la propagande du pouvoir.

L'histoire : Pékin, 2006. A sa sortie de prison, "DunHuang ouvre la bouche pour crier sa liberté, un tourbillon de sable et de fine poussière lui engloutit le visage"… La ville est couverte d'une couche de poussière, charriée par ce que l'on appelle à Pékin "une tempête de poussière de sable".
 
Le jeune homme est tombé pour trafic de faux papiers. Après trois mois de prison, sans famille ni amis, les perspectives d'avenir sont assez peu engageantes. Son ami BaoDing est toujours sous les verrous, "Aucun point de chute. Toute la bande est tombée d'un coup : BaoDing, Gros Bec, Xin'an et SanWan le boiteux."
 
DunHuang ne sait où aller et "cette seule pensée l'affole", mais il siffle pour se donner du courage et "sachant qu'il passe pour un de ces incapables qui ne trouvent pas de travail, il préfère rouler des mécaniques, à contre-courant des passants, en balançant son sac. "Remonter à contre courant n'a rien d'illégal, que je sache", se dit il en savourant une cigarette tirée du paquet qu'il vient d'acheter dans un petit bazar. Au cours de ce premier jour de liberté, il rencontre Xia. La  jeune femme vend des DVD piratés dans la rue. Elle l'invite à dîner…

L'énergie et la brutalité d'un pays en mutation

"Pékin pirate" décrit avec réalisme le rude quotidien d'un jeune Chinois, comme des milliers d'autres débarqués de leur province pour faire fortune à Pékin. DunHuang est débrouillard, mais il doit se frotter à la réalité de la capitale chinoise : loyers exorbitants, petite délinquance, prostitution, corruption… Vivotant de petites magouilles et escroqueries, entre Xia, "Grande sœur", qui rêve de fonder une famille, et la sexy et mystérieuse QiBao, fiancée de son ami BaoDing qu'il a pour mission de protéger, DunHuang tente avec toute sa vitalité de se faire une place dans la ville tentaculaire. 
 
Xu Zechen, écrivain né en 1978 dans la province de Jiangsu, décrit une Chine fourmillante et énergique, mais loin des clichés d'un pays sans misère véhiculés par le régime. Périphériques, bus et deux roues qui grillent les feux, chantiers pharaoniques, poussière et pollution, étroites ruelles, petits commerces, une masse de détails glissés dans le fil du récit campent le décor, et son envers. On y trouve aussi l'humour, la malice et l'esprit de solidarité qui anime le héros, et certains de ceux qu'il rencontre sur son chemin. Phrases courtes, construction rythmée, aphorismes chinois, le lecteur est emporté par l'énergie de ce roman captivant qui offre une vision de l'intérieur sur la nouvelle Chine.
Pékin pirate, Xu Zechen, couverture

Pékin pirate, Xu Zechen, couverture

Pékin pirate Xu Zechen traduit du chinois par Hélène Arthus (Philippe Rey - 203 pages - 17 euros)

Extrait :
"Ils se décident pour une marmite mongole au grand Jadis, à deux pas du Printemps. Elle dit qu'une cassolette ça la réchauffera, vu qu'elle est glacée jusqu'à la moelle. DunHuang acquiesce. Il n'aurait pas cru qu'une tempête de loess fasse ainsi refluer le printemps pékinois. De dehors, les vitres embuées du Grand Jadis ne laissent filtrer qu'un théâtre d'ombres fantomatiques. Dedans, quel tapage ! Des visages, plus rouges les uns que les autres, des nuques épaisses, on dirait que la moitié de la ville a rappliqué pour lever à bout de bras d'innombrables verres de bière. Les vapeurs de l'alcool, le fumet des marmites tournoient dans la chaleur et la clameur ascendantes. Voilà bien trois mois que DunHuang n'a pas ressenti cette effusion conviviale qui réchauffe le cœur. Pour un peu, il verserait une larme. Depuis quand au juste n'a-t-il pas goûté à une de ces cassolettes, lui qui les adore ? La première fois qu'il avait quitté Pékin pour aller passer le nouvel an en famille, il avait emporté une marmite électrique, achetée avec l'argent gagné à la capitale. Chez lui, là-bas, on avait dégusté marmite sur marmite, du réveillon jusqu'au sixième jour de la nouvelle lune, lorsqu'il était rentré à Pékin."