"Pas pleurer", la guerre d'Espagne par Lydie Salvayre, prix Goncourt 2014

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 05/11/2014 à 21H36, publié le 03/11/2014 à 18H08
Lydie Salvayre, auteur de "Pas pleurer" (Seuil)

Lydie Salvayre, auteur de "Pas pleurer" (Seuil)

© Hermance Triay

"Pas pleurer", de Lydie Salvayre, fait le récit de la guerre d'Espagne. La romancière revient sur l'"été radieux" vécu par sa mère âgée de 15 ans en 1936, dont la vie jusque là corsetée dans un village catalan, éclate avec la ferveur libertaire que traverse le pays. La romancière croise ce récit avec la vision de Bernanos, spectateur effaré de la répression franquiste à Majorque.

L'histoire : "L'été radieux de ma mère, l'année lugubre de Bernanos", le dernier roman de Lydie Salvayre "Pas pleurer" (Seuil) entrelace deux points de vue, deux visions sur un même évènement. "On est en Espagne en 1936. La guerre civile est sur le point d'éclater, et ma mère est une mauvaise pauvre". Premier point de vue, celui de la mère de la romancière, Montse, 15 ans en 1936, fille de paysans vivant dans un petit village de la Haute Catalogne.

Autre vision, celle de Georges Bernanos, catholique convaincu, observant effaré à Palma de Majorque la répression franquiste orchestrée sous l'œil complaisant de l'Eglise. L'écrivain dénoncera la barbarie des "Nationaux" dans "Les Grands Cimetières sous la lune", pamphlet violemment anti-franquiste. Cet épisode refroidit ses penchants pour les idées de l'extrême-droite, incarnées notamment par l'Action Française, dont il s'éloigne alors définitivement.

"L'été de la jeunesse totale"

Quand on fait la connaissance de Montse, elle est une vieille dame, et de toute sa vie ne lui reste en mémoire que ce souvenir radieux de l'été 1936, "le plus beau, vif comme une blessure". Celui où, emportée par la ferveur libertaire, elle quitte avec son fougueux frère Josep, le village familial. Ils rejoignent à Barcelone les révolutionnaires venus de l'Europe entière pour soutenir le camp de ceux qui veulent changer le monde.

La jeune Montse découvre et la vie et l'amour. Le garçon s'appelle André, (que ses filles nommeront entre elles plus tard "André Malraux") et lui fait un enfant avant de rejoindre le maquis. Fin de la parenthèse enchantée. Retour au village. Retour à l'ordre avant l'exil dans le Languedoc, où elle "dut apprendre une nouvelle langue et de nouvelles façons de vivre et de se comporter, pas pleurer".

Le monde dans un village

Lydie Salvayre raconte l'arrivée au village des idées révolutionnaires, et les chambardements qui s'en suivent. Car ces idées viennent percuter un monde immuablement rythmé par les saisons et les récoltes, régi par des principes ancestraux, "un village où les choses infiniment se répètent à l'identique, les riches dans leur faste, les pauvres dans leur faix", un monde "lent, lent, lent comme le pas des mules", un monde où les pères imposent leur autorité "à coup de ceinturon".

Ces idées nouvelles bouleversent un ordre immuable, transportent les cœurs des uns, terrorisent les autres. Le village en est complètement retourné, et la ferveur générale des premiers moments se mue progressivement en conflit ouvert. La romancière donne à voir toute la complexité de la guerre civile espagnole sur la scène de ce petit village perché sur les hauteurs de la Catalogne. Elle remonte aussi le fil d'une histoire familiale, traversée par d'autres tragédies.

Le souffle de la liberté

En contrepoint, et plus politique, la vision de Bernanos, le dégoût que les massacres lui inspirent, le désanchantement qui s'en suit, pontuent le récit, ouvrant d'autres perspectives.

Lydie Salvayre a puisé dans sa propre histoire de fille de Républicains espagnols réfugiés en France ce récit, qu'elle transcende avec une écriture d'une vivacité explosive, phrases projetées comme des pulsions de vie, avec l'énergie de l'enthousiasme en cours en 1936, phrases parfois interrompues en plein vol, à l'image des soubresauts de l'histoire.

On lit aussi avec délectation les commentaires de la mère, le lumineux personnage de Montse, "mauvaise pauvre qui ouvre sa gueule", ses discours éclatant dans une langue française à laquelle elle fait "subir quelques outrages", et qui rythment et font chanter ce bouleversant récit, "mis en sûreté dans les lignes, puisque les livres sont faits, aussi, pour cela". 
"Pas Pleurer"  Lydie Salvayre, (Seuil) Couverture
Pas pleurer Lydie Salvayre (Seuil – 279 pages – 18,50 euros)

Extrait :
L'été radieux de ma mère, l'année lugubre de Bernanos dont le souvenir resta planté dans sa mémoire comme un couteau à ouvrir les yeux : deux scènes d'une même histoire, deux expériences deux visions qui depuis quelques mois sont entrés dans mes nuits et mes jours, où, lentement, elles infusent.
La cour de récréation, que ma mère observait derrière la fenêtre dasn un plaisir si pur, vient de se vider de ses enfants.
C'est soudain un grand calme. 
Ma mère se tourne vers moi. 
Si tu nous servais une anisette, ma chérie. 
Ça nous renforcerait la morale. On dit le ou la?
On dit le. le moral.
Une petite anisette, ma Lidia. Par les temps qui galopent, c'est une précaution qui n'est pas, si j'ose dire, surnuméraire.