"Mr Gwyn" : la légèreté profonde d'Alessandro Baricco

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Publié le 15/05/2014 à 10H30
Le romancier italien Alessandro Baricco

Le romancier italien Alessandro Baricco

© C. Hélie / Gallimard

Après "Emmaüs", le romancier italien Alessandro Baricco revient avec "Mr Gwin" (Gallimard), un roman court d'apparence légère, où l'on rencontre un écrivain anglais lassé d'écrire, qui se lance dans une entreprise littéraire d'un nouveau genre : les portraits écrits. L'auteur de "Soie" et "Novecento : pianiste" renoue avec la fantaisie de ses premiers romans.

L'histoire : Jasper Gwyn, un écrivain anglais de 43 ans, décide de ne plus écrire. C'est le deuxième métier qu'il abandonne (il fa d'abord été accordeur de pianos). Jasper Gwyn annonce sa décision en adressant au Guardian la liste de ce qu'il s'est promis "de ne plus jamais faire". Ne plus écrire donc, mais aussi, entre autres, ne plus "se faire photographier le menton dans la main, songeur". Cette décision n'a pas trente-six explications, simplement, au cours d'une promenade, "la sensation limpide que ce qu'il faisait chaque jour pour gagner sa vie ne lui convenait plus". Une autre explication surgit lors d'une conversation avec une femme de passage "dans une phrase incompréhensible": "Un jour, je me suis aperçu que plus rien ne m'importait, et que tout me blessait mortellement". Voilà pour les explications, mais là n'est pas le sujet du roman. "Tout commence par une interruption" dit Paul Valery cité en incipit du roman. L'histoire de "Mr Gwyn" commence donc quand l'écriture s'arrête.

En quête du secret des êtres

D'abord il a du mal à s'en passer, taraudé par ce besoin, envahi par "la nostalgie de cet effort quotidien pour mettre en ordre ses pensées sous la forme rectiligne d'une phrase". A tel point qu'il se met à "écrire mentalement". Ça ne suffit pas. Jasper Gwyn se sent de plus en plus mal, à en perdre la raison. Il décide alors de "vivre lentement, en se concentrant sur chaque geste". Ça va mieux. "Cette vie minutieuse lui permet de retrouver un certain équilibre", quand deux évènements viennent bouleverser son existence : une rencontre dans une laverie avec une vieille dame, puis une visite dans une exposition de peinture. Jasper Gwyn se lance dans une nouvelle carrière : il fera des "portraits écrits", il sera "copiste". L'écrivain loue un grand atelier qu'il prépare soigneusement pour accueillir les séances de pause. Le premier portrait est consacré à Rebecca, l'assistante de son agent littéraire, une jeune fille corpulente, "une lumière radieuse dans les yeux, ses lèvres splendides et ses dents blanches". Début d'une expérience inédite et un peu dangereuse, mais Jasper Gwyn veut "se retrouver au pied du mur", seule manière selon lui "de trouver en lui-même, ce qu'il cherche".

La vie rêvée de "Mr Gwyn"

Avec Mr Gwyn, Alessandro Baricco renoue avec la fantaisie de ses premiers romans, cette manière d'effleurer des espaces à la frontière de la réalité, pour mieux l'approcher. En faisant vivre par exemple des personnages qui n'existent que dans la tête, mais dont la présence aide à vivre, comme cette vieille dame, qui accompagne Mr Gwyn dans sa nouvelle vie. En créant aussi un monde, à la manière d'un artiste plasticien. Un monde retranché, où des ampoules produisent une lumière "enfantine" et sont programmées pour mourir à heure et date fixées à l'avance, où se fait entendre une bande-son de soixante douze heures "sans l'ombre d'un rythme, mais juste quelque chose en devenir qui suspende le temps, et remplisse le vide  d'un itinéraire sans coordonnées".

Fantaisie poétique d'Alessandro Baricco

Un écrivain peut-il s'arrêter d'écrire? Peut-on vivre une autre vie que la sienne? Peut-on choisir le monde dans lequel on vit? "Mr Gwyn" est un roman d'apparence légère, qui interroge pourtant sur des questions aussi essentielles que le mal de vivre, l'amour, l'amitié ou la recherche de la vérité des êtres. Jasper Gwyn ne veut pas seulement arrêter d'écrire, il veut disparaître, se soustraire à un monde qui ne lui convient pas. Et d'une certaine manière,  il y parvient, puisqu'à partir de la page 88, son personnage n'existe plus que du point de vue de Rebecca. Pas totalement pourtant, car si les vieilles dames ou les écrivains, comme les ampoules, finissent par s'éteindre, les livres, eux, sont éternels. Un très beau roman, à la fois léger et profond.
Mr Gwyn Alessandro Baricco (Gallimard)
Mr Gwyn Alessandro Baricco (Gallimard - 184 pages - 18,50 euros)


Extrait :
"S'occuper de toutes ces choses l'avait très vite fait se sentir mieux et pendant un temps il n'avait plus pensé aux crises qui l'avaient tourmenté pendant des mois. Quand il sentait une forme de défaillance qu'il avait appris à reconnaître, il évitait de paniquer et se concentrait sur ses mille occupations, en procédant avec un soin encore plus maniaque. Dans le soin des détails, il trouvait un apaisement immédiat. Cela donnait lieu, parfois, à des élans de perfectionnisme presque littéraires. Il lui arriva, par exemple, de se retrouver chez un artisan qui fabriquait des ampoules. Pas des lampes : des ampoules. Il les fabriquait à la main. C'était un petit vieux dans un laboratoire lugubre du côté de Camden Town. Jasper Gwyn l'avait cherché longtemps, sans même être sûr qu'il existait, et il avait fini par le trouver. Ce qu'il entendait lui demander n'était pas seulement un éclairage très spécial- enfantin, lui expliquerait-il – mais surtout un éclairage qui dure un temps déterminé. Il voulait des ampoules qui meurent au bout de trente-deux jours.
- D'un coup, ou en agonisant un peu? Demanda le petit vieux, comme s'il connaissait parfaitement le problème." 

Alessandro Baricco est un romancier italien né en 1958. Il a d'abord étudié la philosophie et la musique, puis avant de devenir écrivain.  Son premier roman "Châteaux de la colère" (Albin Michel) a reçu le Prix Médicis étranger en 1995. "Soie", son troisième roman, a été un énorme succès dans le monde entier. Il a écrit une quinzaine de romans, dont "Océan mer" (Albin Michel, 1998), "Cette histoire-là" (Gallimard, 2007) ou "Emmaüs" (Gallimard, 2012).