Modiano veut faire renaître un mystérieux livre de 1945, "Rien où poser la tête", de Françoise Frenkel

Par @Culturebox
Mis à jour le 09/10/2015 à 14H51, publié le 09/10/2015 à 14H08
Patrick Modiano en juin 2015.

Patrick Modiano en juin 2015.

© NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Si Françoise Frenkel n'avait pas réellement existé, elle serait forcément l'héroïne d'un roman de Patrick Modiano. "Rien où poser sa tête", son unique livre, publié en 1945 et aussitôt tombé dans l'oubli, reparaît enfin avec une préface du prix Nobel de littérature.

L'histoire de ce livre redécouvert par hasard à l'occasion d'un vide-grenier à Nice et le mystère qui entoure le destin de Françoise Frenkel : tout concourt à rendre fascinante et romanesque cette aventure éditoriale.

Comme la lettre d'une inconnue

"Ce qui fait la singularité de "Rien où poser sa tête", c'est qu'on ne peut pas identifier son auteur de manière précise", écrit Modiano dans sa préface. Le livre de 300 pages, publié dans la collection "L'Arbalète" chez Gallimard, sortira le 15 octobre. "Je préfère ne pas connaître le visage de Françoise Frenkel, ni les péripéties de sa vie après la guerre, ni la date de sa mort", écrit encore  Patrick Modiano. "Ainsi, ajoute-t-il, son livre demeurera toujours pour moi la lettre d'une inconnue, oubliée poste restante depuis une éternité et que vous recevez par erreur, semble-t-il, mais qui vous était peut-être destinée".
Livre "Rien où poser la tête" de Françoise Frenkel © Gallimard

Tout dans ce livre rappelle l'univers unique de Modiano. A commencer par des lieux qui lui sont chers, Nice et Annecy, où Françoise Frenkel échoue. On croirait lire l'histoire de son héroïne Dora Bruder, ayant réussi à fuir. Même le style des deux écrivains se ressemble.

Survie d'une intellectuelle juive dans la France de Vichy

Le récit de Françoise Frenkel plonge le lecteur au coeur du quotidien à Berlin au moment de la montée du nazisme puis dans la France de l'Occupation. Ecrit dans un style épuré ce témoignage sur la survie d'une intellectuelle juive dans la France de Vichy constitue un formidable document sur les années noires.

Originaire de Pologne, francophone et francophile, Françoise Frenkel étudie la littérature à la Sorbonne avant de s'installer à Berlin pour y fonder, en 1921, la première et unique librairie française dans la capitale allemande. "Claude Anet, Henri Barbusse, Julien Benda, madame Colette, Debroka, Duhamel,  André Gide, Henri Lichtenberger, André Maurois, Philippe Soupault, Roger Martin du Gard vinrent rendre visite à la librairie", raconte-t-elle.

L'arrivée au pouvoir des nazis en 1933, la promulgation des premières lois raciales deux ans plus tard, vont contraindre Françoise Frenkel à quitter Berlin pour Paris où elle arrive en août 1939. Mais la guerre survient et  presque aussitôt la défaite. Avec en poche une recommandation du président du Conseil, Edouard Daladier, attestant "les services réels" qu'elle a rendus "pour la diffusion du livre français à l'étranger", elle part pour un périple qui la conduira à Avignon, Vichy, Nice et Annecy.

Se nourrir, se loger, tout est difficile. Les juifs sont devenus des  proies. Françoise Frenkel tente de passer en Suisse. Elle échoue une première  fois. Elle réussira à sa seconde tentative, en juin 1943, trouvant enfin un endroit "où poser sa tête". On croise dans son récit des fonctionnaires obtus et de braves gens comme ce couple de coiffeurs niçois, les Marius, qui la protègeront contre les rafles  et l'aideront à passer la frontière.

Le livre en 1945 passe inaperçu

Son témoignage sera publié en septembre 1945 par une maison d'édition suisse aujourd'hui disparue comme a disparu, détruit par les bombardements, l'emplacement de la librairie de Berlin. Le livre passe quasiment inaperçu et est vite oublié. On perd également la  trace de Françoise Frenkel. La seule certitude est l'attestation de sa mort à  Nice en janvier 1975.

Au hasard d'une brocante d'Emmaüs, en 2010 à Nice, l'écrivain Michel Francesconi a découvert un exemplaire original du livre de Françoise Frenkel. "J'ai été attiré par le titre" (emprunté à l'Evangile selon Saint-Luc), raconte Michel Francesconi. Le livre le fascine. Il fait des recherches mais ne trouve absolument rien sur cet ouvrage et son auteur. Il en parle à une amie, Valérie Scigala, qui, en  avril 2011, en publie de nombreux extraits sur Véhesse, son blog littéraire. Grâce au blog, le nom de Frenkel sort des limbes. De discussions en discussions, de rencontres en rencontres, le livre parvient jusqu'à l'éditeur Thomas Simmonnet qui décide de le rééditer.

Dans une note en bas de page, les éditions Gallimard précisent avoir "cherché en vain les ayants droit de Françoise Frankel".

"Rien où poser sa tête" (Gallimard) sera en librairie à partir du 15 octobre 2015.