"Les Républicains", fable politique désenchantée signée Cécile Guilbert

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 01/03/2017 à 07H21, publié le 28/02/2017 à 10H59
Cécile Guilbert

Cécile Guilbert

© Nicolas Guilbert

La romancière met en scène la déambulation, dans Paris, de deux anciens condisciples de Sciences Po, promotion 1986. Trois décennies plus tard, qu'ont-ils fait de leurs ambitions ? S'ils ont parfois assouvi leur soif de pouvoir, ces cinquantenaires n'ont plus d'idée neuve à proposer à une "Ve République au couchant". Un constat assassin, rédigé au stylet.

Qu'avons-nous fait de nos vingt ans ? C'est la question taraudante des "Républicains", un roman de Cécile Guilbert paru aux éditions Grasset. Les couche-tard des années 90 se souviennent peut-être de cette beauté brune souveraine, qui apparaissait parfois dans les émissions nocturnes d'Ardisson ou Taddéi. Elle y évoquait ses essais sur les écrivains subversifs, du marquis de Sade (1740-1814) au situationniste Guy Debord (1931-1994), en passant par le duc de Saint-Simon (1675-1755), mémorialiste caustique de la cour de Louis XIV.

Cécile Guilbert aurait pu faire des choix plus lucratifs, comme tant de ses camarades du cru 1986 de Sciences Po. Une promotion dont la la journaliste du "Monde" Ariane Chemin avait déjà tiré un livre, paru en 2004 ("La Promo"). Elle y retraçait le parcours de ses condisciples devenus célèbres. "Ils ne se souviennent pas de moi, écrivait-elle (un rien menteuse), mais moi je les connais. Frédéric Beigbeder, Arnaud Montebourg, Isabelle Giordano, David Pujadas,  (...) je les vois tous les soirs à la télé. En icône des plateaux, de la pub et de l'édition (...) En trublion des congrès du Parti socialiste". Il y avait encore parmi eux Jean-François Copé, "qui se rêvait ministre" (et le fut), ou l'écrivain Alexandre Jardin.

L'élection présidentielle, cette "crise épileptoïde nationale" 

Cécile Guilbert revient à son tour sur cette promo 86, dont sont issus les deux protagonistes fictifs de son roman. Trente ans qu'ils ne se sont vus, lorsqu'ils se croisent, en novembre 2016, sur un plateau de télévision. Elle, c'est la "fille en noir", double un peu givrée de l'auteure, qui a fui la politique pour la littérature. Lui, c'est Guillaume Fronsac, inspecteur général des finances "de gauche" passé par le cabinet du Premier ministre Edouard Balladur (1993-1995), et devenu banquier d'affaires. Après l'émission, ils enchaînent par un verre dans un bar. Entameront-ils une histoire d'amour qui n'a pas eu lieu ?

Unité d'action, de lieu et de temps : le livre se contente de narrer, de 17 heures à minuit, la soirée qu'ils passent ensemble, remuant les souvenirs. La conversation roule d'abord sur le plus aisé, l'approche de la présidentielle. Cette "crise épileptoïde nationale", conviennent-ils, promet "un degré d'incertitude inégalé dans les annales de la Ve République au couchant, menacé par la barbarie djihadiste et livrée aux pires surenchères populistes". 

"Très vite venait l'appétit du pouvoir"  

Passés les clichés éditorialistes en vogue, ils en viennent à l'essentiel. La littérature, car seul le style compte. D'ailleurs, demande le banquier inquiet, la "fille en noir" a-t-elle bien lu le "petit livre" sur Machiavel, qu'il a "commis il y a quelques années" ? "Avoir fait les grandes écoles, les mariages attendus, entretenu leur réseaux et cumulé les meilleurs jobs ne leur suffisait pas, ironise la narratrice. Il fallait montrer qu'ils pouvaient aussi écrire. Et surtout publier".

Refusant de se quitter trop tôt, l'ex-rebelle cocaïnée "qui débarquait directement du Palace à la conférence de méthode, à 8 heures du matin", et l'énarque surdoué, qui a coché toutes les cases de la réussite parisienne, déambulent côte à côte, des Tuileries au Louvre. Au coeur du Paris historique, ils rivalisent de culture, saluant  au passage l'hôtel particulier de Talleyrand, l'homme aux "60 millions de pots-de-vin". Talleyrand (1754-1838), ce frère en cynisme, ce précurseur ayant découvert très tôt, "derrière la soif de servir l'Etat, l'appétit du pouvoir qui accompagne le plaisir de frayer avec les puissants, les délices des prébendes et des privilèges".

Trente ans après, il ne reste qu'une fable cruelle 

Comment se terminera cette promenade dans un premier arrondissement désert, d'où sourd ce soir-là, une (fausse) rumeur d'attentat ? Pour l'un comme pour l'autre, il est trop tard pour réécrire trois décennies. Lui rejoint son épouse Hortense dans les beaux quartiers. Elle retrouve, du côté de Bastille, son compagnon Nathan s'écharpant avec des amis sur la droite, la gauche, Trump et le Brexit. Et elle rêve vaguement à Guillaume, et à ce qu'il aurait dit de ce "cocktail d'invectives et d'arguments rebattus".

Moralité ? Tentons celle-ci : les mains vides et la cinquantaine allègrement franchie, les brillants diplômés de la rue Saint-Guillaume n'ont plus à proposer qu'un "storytelling" qui sonne creux. Ou une fable cruelle, par la plus moraliste de ses représentantes. Mais ils ont renoncé depuis longtemps au projet au long cours, qu'il soit programme politique ou roman balzacien. "Désespérément spectateurs", comme notait déjà Ariane Chemin.

Les Républicains, de Cécile Guilbert
Grasset, 19 euros, 260 pages


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