"Les filles au lion", un roman trépidant de Jessie Burton à se garder pour l'été

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 01/04/2017 à 12H26, publié le 28/03/2017 à 17H49
Jessie Burton, auteure de "Les filles au lion" (Gallimard)

Jessie Burton, auteure de "Les filles au lion" (Gallimard)

© Richard Saker/REX/Shutterstock/ SIPA

Après "Miniaturiste", son premier roman vendu à plus d'un million d'exemplaires dans le monde, la jeune romancière anglaise Jessie Burton publie "Les filles au lion" (Gallimard), qui pourrait bien suivre le chemin du premier dans le cœur des lecteurs. Suspense, construction magistrale, personnages bien dessinés... Ce roman contient tous les ingrédients d'un bon roman populaire.

L'histoire : ou plutôt les histoires devrait-on dire. En effet ce roman raconte deux histoires en parallèle, avant de les faire se rejoindre. L'une se déroule à Londres à la fin des années 60. Odelle, une jeune femme originaire des Caraïbes travaille dans un magasin de chaussures. C'est son gagne-pain. Elle écrit aussi des poèmes en secret, et rêve de devenir écrivain. Arrive un jour où une cliente sans orteils provoque le déclic. Odelle quitte la chaussure pour rejoindre l'art. Elle se fait embaucher comme dactylo dans une galerie. Là, elle rencontre Marjorie Quick, une étrange femme qui la pousse à écrire, et qui l'aide même à faire publier une nouvelle. Au même moment, elle fait la connaissance de Lawrie Scott, un jeune homme en possession d'un tableau mystérieux hérité de sa mère…

L'autre récit se déroule dans les années 30, en Espagne, alors que les premiers grondements de la guerre civile se font entendre. 1936, une famille d'Anglais s'installe en Andalousie. Le père, Harold, d'origine autrichienne, est marchand d'art. Son épouse, très belle, souffre de mélancolie. Leur fille, Olive, peint en secret. Elle a même postulé et a été reçue à la Slade School of Fine Art de Londres, sans rien en dire à ses parents. Son père est de la vieille école : pour lui, une femme ne peut pas produire quoi que ce soit d'intéressant en matière artistique. L'arrivée dans ce pays ensoleillé, sa rencontre avec Isaac Robles, jeune républicain enflammé et peintre lui aussi, va décupler la frénésie créatrice d'Olive…

Histoire, peinture sociale et réfléxion sur l'art…

Quels sont les liens entre ces deux histoires ? Quels secrets Marjorie Quick cache-t-elle ? Qui est l'auteur du tableau mystérieux en possession de Lawrie ? C'est ce que ce roman plein de suspense va nous révéler au fil de ces deux récits.

"Les filles au lion" plonge dans l'histoire de l'Espagne au seuil de la guerre civile, peint la société londonienne des années 60 marquées par l'émancipation des femmes, dessine le portrait d'une Caribéenne anglaise (elle a grandi à Trinidad), donc noire mais plus anglaise que les Anglais (elle connait sur le bout des doigts son Shakespeare) venue à Londres avec l'espoir de s'accomplir dans un pays qu'elle idéalise depuis l'enfance, mais dans lequel elle découvre la pluie et le racisme ordinaire.

... Et roman trépidant

"Les filles au lion" fait le pont entre deux jeunes femmes aux prises avec la création, l'une dans les années 30, l'autre à la fin des années 60, mettant ainsi en perspective la question de la place de la femme dans l'histoire de l'art et dans la création et son évolution au cours du XXe.

Toutes ces questions, passionnantes, sont évoquées sans insistance, plantées dans le décor, sans en faire ni une entreprise militante, ni une fresque historique. Car "Les filles au lion" est avant tout un roman trépidant, un "page turner", comme disent les anglo-saxons, qui vous tient en haleine jusqu'à la dernière ligne. La construction est parfaite, l'écriture déliée. Le genre de roman que l'on peut garder sous le coude, et déguster dans la torpeur de l'été.
Couverture "Les filles au lion", Jessie Burton (Gallimard)
"Les filles au lion", de Jessie Burton, traduit de l'anglais par Jean Esch (Gallimard - 485 pages – 22,50 €)

Extrait :

"L'heure de la fermeture approchait, ça signifiait qu'il allait falloir aspirer toutes ces miettes de peau sèche sur la moquette (on appelait ça "la confiture d'orteils"). Cynth disait qu'on aurait pu mouler un pied entier avec ces déchets, un monstre capable de danser la gigue tout seul. Elle aimait son travail chez Dolcis Shoes, et elle m'avait fait engager, mais dès le premier jour, moins d'une heure après avoir commencé, je rêvais de retrouver la fraîcheur de ma chambre, les carnets et le crayon qui attendaient à côté de mon lit étroit. "MA fille, il va falloir que tu m'enlèves ce masque, m'avait glissé Cynth. On dirait que tu travailles aux pompes funèbres d'à côté.
Je me suis réfugiée dans la réserve, où je m'évadais souvent maintenant que j'étais immunisée contre l'odeur des semelles en caoutchouc.
"Attendez ! Hé, attendez !", m'a crié la cliente.
Quand elle a été sûre d'avoir mon attention, elle s'est penchée et a ôté son escarpin usé, dévoilant un pied sans orteils. Pas un seul. Un moignon lisse, un bloc de chair posé innocemment sur la moquette décolorée."