"Les Cent Vingt Journées de Sodome" : le plus sulfureux manuscrit de Sade de retour en France

Par @Culturebox
Mis à jour le 04/04/2014 à 16H59, publié le 03/04/2014 à 10H05
Le manuscrit de "Les Cent Vingt Journées de Sodome", Marquis de Sade à l'Institut des Lettres et Manuscrits

Le manuscrit de "Les Cent Vingt Journées de Sodome", Marquis de Sade à l'Institut des Lettres et Manuscrits

© MARTIN BUREAU / AFP

"Les Cent Vingt Journées de Sodome", le manuscrit d'un des écrits les plus extrêmes du célèbre marquis de Sade, dont on célèbre le bicentenaire de la mort, est de retour à Paris. "Cent Vingt Journées de Sodome" dresse un inventaire effrayant de 600 perversions sexuelles et tortures infligées par quatre psychopathes. Fin de l'histoire rocambolesque d'un manuscrit écrit en 1785 à la Bastille.

Le sulfureux manuscrit des "Cent Vingt Journées de Sodome", écrit par Sade à la Bastille en 1785, caché, volé, vendu, disputé en justice en Suisse et en France et enfin racheté 7 millions d'euros, revient enfin à Paris, l'année du bicentenaire de la mort du "divin marquis". "Ce manuscrit exceptionnel, volé en 1982, signalé à Interpol, et disputé par deux familles, est enfin de retour en France, au terme d'une histoire rocambolesque.

Mais il m'a fallu trois ans d'âpres négociations", avoue à l'AFP son nouveau propriétaire, Gérard Lhéritier, président fondateur d'Aristophil et du Musée des Lettres et Manuscrits, un établissement privé. L'homme d'affaires a "déboursé au total 7 millions d'euros" pour cet original très convoité du marquis de Sade (1740-1814), qui devient l'un des trois manuscrits les plus chers conservés en France. Il est assuré 12 millions d'euros par les Llyods. Le rouleau autographe de cette oeuvre mythique, catalogue de perversions sexuelles d'une violence inouïe, rédigé à l'insu de ses geôliers par un Sade "embastillé", vient tout juste d'être rapatrié de Genève. Dans un état de conservation parfait, il sera présenté au grand public à l'Institut des lettres et manuscrits à partir de septembre.

Gérard Lhéritier l'a acheté à Serge Nordmann, fils du collectionneur suisse Gérard Nordmann. "Une part des 7 millions d'euros est revenue à la famille Nordmann, détentrice légale du rouleau, selon la justice helvétique, l'autre à Carlo Perrone, héritier de Nathalie de Noailles, propriétaire légitime du manuscrit, selon la justice française", explique-t-il. "Auparavant, la situation était totalement bloquée. J'ai signé un accord avec Carlo Peronne qui a fait une levée auprès des autorités judiciaires. Sans cela, impossible de le rapatrier, il aurait été aussitôt saisi...". Maintenant, "je vais le faire classer 'Trésor national' afin qu'il reste en France et revienne peut-être un jour à la Bibliothèque nationale de France". "J'avais d'ailleurs proposé de garder le rouleau cinq ans et d'en faire don à la BNF mais le ministère de la Culture n'a pas donné suite", affirme M. Lhéritier.

La BNF avait aussi approché le vendeur suisse qui a préféré traiter avec un acheteur privé. "L'important, c'est que le manuscrit revienne en France et que son statut soit clarifié", estime-t-on à la BNF, qui ne désespère pas de l'accueillir plus tard dans ses collections. Et ce retour à Paris des "120 Journées" n'est que le dernier épisode d'une folle histoire !

"Larmes de sang"

En 1785, craignant la saisie de l'ouvrage, Sade recopie ses brouillons, d'une écriture minuscule et serrée, sur les deux faces d'un rouleau de papier chiffon de 12 mètres de long, composé de feuilles de 11,5 cm de large, collées bout à bout, qu'il dissimule dans le mur de sa cellule, raconte M. Lhéritier.

Dans la nuit du 3 au 4 juillet 1789, Sade est transféré à l'hospice de Charenton car il harangue la foule depuis sa cellule, laissant derrière lui son manuscrit. Jusqu'à sa mort, Sade regrettera cette perte, assurant avoir versé "des larmes de sang". En fait, le fameux rouleau a été récupéré lors de la destruction de la Bastille et vendu au marquis de Villeneuve-Trans. La famille le conserve pendant trois générations.

A la fin du XIXe siècle, il est vendu à un psychiatre berlinois, Iwan Bloch, qui en publie en 1904 une version comportant de nombreuses erreurs. En 1929, Charles et Marie-Laure de Noailles, elle-même descendante du marquis de Sade par sa mère, rachètent le manuscrit et en publient une édition limitée aux "bibliophiles souscripteurs" pour éviter la censure. Puis leur fille, Nathalie de Noailles, confie en 1982 le précieux rouleau à son ami l'éditeur Jean Grouet. Quelques mois plus tard, il est supposé lui restituer mais... stupéfaction, l'étui en cuir est vide ! Le manuscrit a été volé. Grouet a vendu le rouleau pour 300.000 francs (environ 50.000 euros) au collectionneur suisse d'oeuvres érotiques, Gérard Nordmann. S'en suit une féroce bataille judiciaire.

La France tranche en juin 1990 : le manuscrit a été volé et doit être restitué à la famille de Noailles. Nordmann a acquis légalement le document, sa "bonne foi est constituée", conclut de son côté le tribunal fédéral helvétique en mai 1998. En 2004, le manuscrit est exposé pour la première fois à la Fondation Bodmer, près de Genève. Mais s'il franchissait les Alpes, il serait saisi et restitué au fils de Nathalie de Noailles, Carlo Perrone. Finalement, les héritiers de Gérard Nordmann, disparu en 1992, décident de vendre ce trésor encombrant au goût de soufre. Et l'histoire finit bien...

"Ami lecteur, il faut maintenant disposer ton coeur et ton esprit au récit le plus impur qui ait jamais été fait"

"Les Cent Vingt Journées de Sodome", le plus extrême des écrits du célèbre marquis de Sade dresse un inventaire effrayant de 600 perversions sexuelles et tortures infligées par quatre psychopathes.

Donatien Alphonse François de Sade, né le 2 juin 1740 et mort le 2 décembre 1814 à l'asile de Charenton, a été emprisonné pendant 27 ans par tous les régimes politiques. Ces années d'incarcération ont transformé le libertin en écrivain révolté. Sade lui-même, dans l'introduction des "120 Journées", avertit: "C'est maintenant, ami lecteur, qu'il faut disposer ton coeur et ton esprit au récit le plus impur qui ait jamais été fait depuis que le monde existe". Dans le livre, nous sommes à la fin du règne de Louis XIV.

Quatre hommes âgés de 45 à 60 ans, dont la fortune immense "est le produit du meurtre et de la concussion", le duc de Blangis, l'évêque son frère, le président de Curval et le financier Durcet, s'enferment pour une orgie dans un château de la Forêt-Noire, avec 42 victimes soumises à leur pouvoir absolu: leurs épouses (chacun a épousé la fille de l'autre), un sérail de jeunes gens arrachés à leurs parents, des vieillards, des servantes, des femmes proxénètes...

D'un 1er novembre à un 28 février, ces "proxénètes-historiennes" font le récit de 600 perversions des maîtres du château, à raison de 150 chacune. Dans un crescendo d'horreurs, trente victimes périront dans d'épouvantables souffrances. Douze repartiront à Paris avec le duc et ses complices.

Célébration du bicentenaire

Les oeuvres de Sade ont été sorties de la clandestinité par l'éditeur Jean-Jacques Pauvert qui triompha de la censure en 1957 par un procès en appel. Le divin marquis est depuis 1990 entré dans la prestigieuse Pléiade (Gallimard). Au cinéma, l'Italien Pier Paolo Pasolini a adapté librement le texte de Sade en 1976. Il sera assassiné quelques mois avant la sortie de "Salo ou les 120 Journées de Sodome".

Cette année, le bicentenaire de la mort du marquis sera notamment célébré à Paris, du 11 au 13 avril au Salon du livre ancien et de l'estampe, en septembre à l'Institut des Lettres et Manuscrits et à partir d'octobre au Musée d'Orsay. Paraît aussi un beau livre illustré signé Jean-Pascal Hesse, "Donatien Alphonse François de Sade. L'Amant des Lumières" (Assouline).


Le Musée des lettres et manuscrits devrait exposer le manuscrit "Cent Vingt Journées de Sodome" en septembre