"Le tort du soldat" : fulgurant roman d'Erri de Luca pour dire la barbarie nazie

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 09/04/2014 à 10H41, publié le 08/04/2014 à 19H20
Erri de Luca, "Le tort du soldat" (Gallimard)

Erri de Luca, "Le tort du soldat" (Gallimard)

© EIDON/MAXPPP

"Le tort du soldat" est le récit d'une rencontre fortuite mais déterminante, un soir à des tables voisines dans une auberge des Dolomites, d'un criminel nazi et sa fille, et d'un traducteur de langue yiddish. Invitation à réfléchir sur l'Histoire, ce court et magnifique roman d'Erri de Luca réunit toutes les obsessions qui parcourent la vie et l'oeuvre de ce grand romancier italien.

L'histoire : un soir de juillet, "à l'heure où l'on voit le dernier soleil frapper sur la paroi ouest du Mont Scotoni", un homme et sa fille dînent à la table voisine d'un traducteur yiddish, et grimpeur. Cette rencontre fortuite (une mise en présence plutôt d'ailleurs) dans cette auberge nichée dans les hauteurs des Dolomites est le point de jonction entre deux récits.

Le premier récit est celui du grimpeur traducteur italien. "Le Yiddish a été mon entêtement" affirme-t-il. Enfant, il ne jouait pas. "Petits soldats, petits trains, animaux, maisons : les jeux sont des miniatures du monde qui aident un enfant à se sentir géant. Ils lui permettent de grandir en supportant son infériorité." Il préférait lire, nous dit-il. "Les livres me confirmaient ma taille minuscule. Mais quelque chose grandissait en moi." Plus tard, le narrateur s'est intéressé à l'histoire du Ghetto de Varsovie, à l'extermination du peuple juif, et a appris la langue yiddish, "parlée par onze millions de Juifs d'Europe de l'Est et rendue muette par leur destruction."

"Fille d'un criminel de guerre, je voulais être un effet sans cause"

Le deuxième narrateur est une narratrice, la fille d'un criminel de guerre nazi. Elle est décidée à écrire cette histoire pour ceux "qui pourront la comprendre mieux que moi", dit-elle. La jeune femme a 20 ans quand sa mère, "lassée de vivre une fiction sans fin", quitte le foyer. Ce départ et l'annonce qui l'accompagne lève le voile sur 20 ans de mensonges : l'homme qu'on lui avait toujours dit être son grand-père est en fait son père, et ce "papa" est recherché pour crimes de guerre. La narratrice raconte cet homme sans remords, persuadé jusqu'au bout que "le seul tort du soldat, c'est la défaite", et qui cherche des justifications à ses crimes jusque dans les textes de la Kabbale…

L'épisode dans l'auberge marque une rupture, et la promesse d'une nouvelle vie, peut-être, pour la jeune femme. Cette rencontre fortuite est un rendez-vous avec le passé : le père pense que le traducteur-grimpeur, ses feuilles de notes en yiddish posées sur la table de l'auberge, est un chasseur de nazis à ses trousses. La femme croit (espère?) reconnaître le garçon sourd-muet rencontré dans son enfance sur une ile italienne. Il lui avait appris à nager. Ce souvenir ne l'a jamais quittée...

Dans un roman très court, Erri de Luca réussit à rendre une histoire aussi obscure et profonde qu'un gouffre, celui que creuse l'humanité quand tout déraille, l'inaudible histoire de la barbarie nazie, à hauteur d'homme. L'attachement à des géographies (la montagne, la mer), le yiddish, la sensualité des premiers émois du corps et du coeur à l'adolescence dans une île baignée de soleil, la littérature… toutes les obsessions du romancier italien sont concentrées dans ce bref et magnifique roman.
"Le tort du soldat", Erri de Luca (Gallimard)

© Gallimard
Le Tort du soldat Erri de Luca, traduit de l’italien par Danièle Valin (Gallimard - 90 pages - 11 €)

Extrait
Il arriva après son travail, vit la chambre vide et ne retira pas son uniforme de facteur. Certains hommes ont besoin d'un uniforme sur eux plus que d'alcool dans le corps. Je l'attendais assise dans la cuisine. Je dis : "papa?". Il répondit : "oui.". Il vint s'asseoir en face de moi et nous nous sommes regardés. "Je confirme ce qu'a dit ta mère."
Il attendit une réaction de ma part. Je n'en avais pas. Nous restâmes assis l'un en face de l'autre jusqu'à la tombée de la nuit. Je regardais fixement son visage sans descendre vers ses mains. Les mains de mon père : je ne les ai plus touchées depuis ce soir-là.


Erri de Luca est un romancier italien né en 1950 à Naples. Auteur de "Montedidio" (Gallimard, Prix Fémina étranger 2002), "Tu, mio" (Rivages - 1998), "Le jour d'avant le bonheur" (Gallimard – 2010). Il a aussi écrit des textes fondés sur la Bible, que bien qu'athée, il a étudiée chaque jour pendant des années : "Au nom de la mère" (Gallimard – 2006), "Les Saintes du scandale" (Mercure de France - 2013). Ouvrier pendant plus de 20 ans, Erri de Luca a aussi appris l'hébreu et traduit de nombreux textes yiddish. Il est un alpiniste chevronné.