Le rêve de la montagne d'or, cauchemar des premiers immigrés chinois au Canada

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 07/11/2011 à 18H02
Ling Zhang, auteur de "Le rêve de la montagne d'or". A paris pour présenter son livre.

Ling Zhang, auteur de "Le rêve de la montagne d'or". A paris pour présenter son livre.

© Laurence Houot-Remy

Fang Defa n’a que 14 ans quand il tente l’aventure … Le rêve de la Montagne d’or raconte l’histoire de ces hommes partis en Amérique du Nord à la fin du XIXème siècle, en quête d’un Eldorado qu’ils appelaient « La Montagne d’or », l’or de la Colombie Britannique. En réalité, ils étaient engagés dans la construction du chemin de fer «Canadien Pacifique» et beaucoup y laissaient leur vie…

L'histoire de ces hommes s'est construite dans la douleur. Les ouvriers chinois se voyaient en effet confier les tâches les plus dures et les plus dangereuses (transport des roches les plus lourdes, installation des explosifs…). Les ouvriers chinois étaient aussi moins bien payés que les autres. Lorsque la construction des lignes de chemin de fer s’achève, l’immigration chinoise est regardée d’un mauvais œil par les populations. Le gouvernement instaure alors une taxe d’entrée sur le territoire pour les Chinois.

Interdiction pour les Chinois d’entrer au Canada pendant plus de 20 ans

Cette taxe, même très élevée, ne décourage pas l’immigration. En 1923, le gouvernement fédéral adopte une loi qui interdit l’immigration des Chinois. Cette loi a été appliquée jusqu’en 1947.

Pour raconter cette histoire, Ling Zhang a choisi de peindre une fresque romanesque familiale, qui court sur cinq générations.

Le rêve de la Montagne d'or , de Ling Zhang

Le rêve de la Montagne d'or , de Ling Zhang

© Belfond

Vies de sacrifice

Fang Defa est l’un de ces hommes. Très jeune, il s’embarque en quête de la montagne d’or. Enrôlé dans la construction des chemins de fer, il ouvre ensuite une blanchisserie. Pendant toutes ces années d’exil, Il économise et envoie tout l’argent durement gagné à sa mère puis à sa femme et ses enfants restés au pays. Fang Defa n’a qu’un rêve : réunir sa famille au Canada.

A travers le destin de cette famille, Ling Zhang relate dans une grande saga romanesque un chapitre peu connu de l’histoire du Canada  et retrace les grandes lignes de l’histoire de la Chine au XXème siècle : la réforme des Cent Jours en 1898, la guerre de résistance contre le Japon, la réforme agraire des années 1950… 

Trois questions à Ling Zhang

Pourquoi avez-vous voulu écrire cette histoire ?
J’ai fait un premier voyage au Canada en 1986. Au cours d’une promenade avec des amis qui voulaient me faire découvrir le bel automne canadien, je suis tombée par hasard sur des tombes à l’abandon dans un cimetière. En dégageant les hautes feuilles et la mousse qui les recouvraient, j’ai aperçu des noms et des dates. La plupart de ces pierres tombales étaient celles d’hommes très jeunes (moins de 20 ans) originaires du sud de la Chine. J’ai réalisé qu’il s’agissait des tombes des « coolies »  Et je me suis demandé pourquoi les corps de ces hommes n’avaient pas été rendus à leurs familles, ce qui est la tradition pour nous les Chinois. Quand j’ai réalisé cela, j’ai tout de suite eu envie de raconter cette histoire. Mais je savais aussi qu’écrire cette histoire était un projet énorme qui allait me dévorer. J’avais ma vie à gagner. Je venais à peine d’arriver au Canada. Alors j’ai repoussé ce projet, d’année en année, jusqu’à 2003. Cette année-là, j’ai fait un voyage à Canton. A cette occasion j’ai pu visiter les fameuses « Diaolou », ces maisons construites par les familles des coolies en Chine, qui ont d’ailleurs été classées au patrimoine de l’humanité par l’UNESCO en 2007. J’ai alors décidé de me mettre à l’écriture de ce livre.

Comment avez-vous choisi de raconter cette histoire ?
Au début, j’ai eu envie de raconter ces 150 ans comme une chronologie historique. Puis j’ai vite changé d’avis. J’ai compris que ce qui m’intéressait, c’était le destin de ces gens. J’ai compris que c’était eux qui avaient fait cette histoire. J’ai donc décidé de raconter ces destins et de garder l’histoire avec un grand H en toile de fond de mon roman. C’est sur la vie de ces gens que je me suis concentrée. J’ai dépensé beaucoup de temps et d’énergie à construire mes personnages, à travailler sur les dialogues, les descriptions des coutumes de l’époque, sur les petits détails de la vie d’alors. C’est ainsi que le livre est devenu une saga qui raconte une histoire familiale sur cinq générations, et pas une chronologie sèche, avec des faits et des dates. Cette histoire n’est pas une histoire personnelle. J’ai rencontré des gens qui sont liés directement à cette histoire. J’ai notamment rencontré un vieil homme âgé dede 90 ans aujourd’hui, médecin au Canada, qui m’a raconté beaucoup de choses de cette histoire et m’a montré des photos. Il m’a parlé des détails de la vie de l’époque, des coutumes, par exemple c’est lui qui m’a décrit la cérémonie et les rituels qui entouraient la fumerie d’opium. Ce que ce vieil homme m’a raconté m’a beaucoup aidée à construire le personnage principal Fang Defa.

Que reste-t-il de cette histoire aujourd’hui au Canada ?
Le réseau de chemin de fer, et le long des voies, des villages à l’abandon, et des cabanes. Il reste aussi beaucoup de documents d’archives, des articles de la presse de l’époque, et des photos, qui disent souvent plus que les mots.
Dans les mémoires, c’est plus compliqué.  Récemment j’ai fait une conférence dans une université de Calgary. A la fin de la présentation, un homme canadien, blanc, est venu me trouver et m’a remerciée de lui avoir fait découvrir cette histoire. Il ne la connaissait pas du tout. Ce chapitre commence seulement aujourd’hui à être un peu connu au Canada. Les descendants des coolies ne connaissent parfois pas eux-mêmes l’histoire de leurs grands-parents ou arrière grands-parents. Le Canada est un pays jeune, multiculturel, où les populations immigrées ont largement contribué à construire le pays. Et je pense que les conditions sont aujourd’hui réunies pour apprendre à connaître et à partager cette histoire commune.
J’ai écrit ce livre pour ça. Aujourd’hui on vit dans un monde tolérant, libre, riche et pacifié. Je voulais que les gens sachent à quel point la vie de nos ancêtres a été difficile et à quel point ils se sont battus pour bâtir le futur, qui est notre présent.

Le Rêve de la Montagne d’Or de Ling ZHANG
Traduit par Claude PAYEN
Littérature Etrangère - Les Grands Romans
22 € - 540 p.

[ BIO ]

Ling Zhang

Ling Zhang

© DR
Ling Zhang est née à Hangzhou, dans la province du Zhejiang, en 1957. Elle vit à Toronto depuis 1986. Diplômée de l’université Fudan de Shanghai, elle est titulaire d’une maîtrise de l’université de Calgary. Elle a publié quatre romans et quatre recueils de nouvelles. Lauréate de nombreux prix littéraires en Chine, elle a obtenu celui de romancière de l’année 2009. L’une de ses nouvelles, « The Aftershock » a été adaptée au cinéma et a connu un immense succès en Chine.
"Le rêve de la Montagne d’or" est le premier roman de Ling Zhang publié en Français.