"Le Milieu de l'horizon", l'été 76 dans un monde paysan en voie de disparition

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Publié le 08/05/2013 à 18H33
Roland Buti, auteur de "Le Milieu de l'horizon"

Roland Buti, auteur de "Le Milieu de l'horizon"

© Editions Zoé

Le troisième roman de l'écrivain suisse Roland Buti, "Le Milieu de l'horizon" est le récit d'un cataclysme vécu par un adolescent dans la ferme familiale suisse à l'été caniculaire de 1976. Un roman minéral sur la fin d'un temps, celui de l'enfance, autant que sur l'agonie d'un monde paysan, noble et fier, en décomposition. Remarquable.

L'histoire : Gus a treize ans. Il vit avec son père, sa mère, sa sœur et un cousin éloigné dans la ferme familiale suisse. C'est l'été 1976. Il fait une chaleur de bête. Le père est un paysan bourru, fier et taiseux, la mère, fine et discrète, est femme au foyer, la sœur rêve d'une vie loin de la ferme, et Rudy, le cousin demeuré recueilli par la famille, est une âme pure. Gus observe son monde en attendant Spirou, "soigneusement enroulé", qu'il achète dans l'unique magasin du village. L'enfant aime se tenir à l'abri des regards, dans l'espoir que quelque chose d'incroyable arrive, qui ajouterait à sa vie des "Oh", des "Ah" ou un "Malédiction !" dans une bulle au dessus de sa tête.

Mais sa campagne reste sa campagne, pas de "nacelle tombée du ciel" à l'horizon, ni de "voiture de sport décapotable avec à son bord de ravissantes jeunes filles poursuivies par des gangsters patibulaires". Non rien de tout ça, mais plutôt la vie bien réglée des paysans d'autrefois, avec d'invariables horaires, même si des petits événements inaugurent cet été 76 caniculaire : l'arrivée inopinée d'une colombe blessée, que Gus installe sur son épaule et l'évanouissement de Shérif, le chien, assommé par la chaleur pendant que Bagatelle, la vieille jument, cherche un endroit pour mourir.

Avant l'orage

L'arrivée en Renault 5 orange de Cécile, baba cool délurée qui travaille à la poste du bourg, la "modification insidieuse du caractère" de sa mère et les événements qui s'enchainent ensuite au cours de cet été 76 sonnent la fin de son enfance, en même temps que la fin du noble monde paysan où il a grandi. Dans l'élevage industriel installé par le père, les cadavres de poules mortes de chaleur ne ressemblent plus à des animaux, "n'ont plus l'air de faire partie de la nature. Le pacte scellé depuis des millénaires est rompu".

Roland Buti décrit minutieusement la tragédie qui secoue "cette maison fragile dans laquelle chacun se débat dans son petit espace clos". Dans une langue simple et sensuelle, il rend palpable l'électricité de cet été brulant d'avant l'orage, exprime merveilleusement la pudeur des sentiments, la douleur sourde et le mouvement irrémédiable du monde, qui condamne l'ancien, et laisse place à de nouvelles mœurs, de nouveaux paysages, où les poules sont enfermées, les paysans "reconvertis" et les champs transformés en zones pavillonnaires, mais où les femmes sont libres …

Un roman puissant, qui rend hommage à la terre et à ses hommes, à la manière de Giono, version suisse.

Le Milieu de l'horizon Roland Buti (Editions Zoé – 192 pages – 18 Euros)
 
 
Extrait
"Elle est passée devant moi en me frôlant. J'ai respiré dans le courant d'air de son déplacement l'odeur de son corps, un mélange de patchouli indien et de sueurs nocturnes. C'était une exhalaison de lit. Elle a attrapé dans le réfrigérateur le pichet de lait que je convoitais, l'a orienté correctement avant de le porter à ses lèvres pour se désaltérer. En renversant la tête en arrière, ses seins sont montés d'un cran sous le tissu de sa chemise de nuit, bizarrement solides et légers à cet instant, comme soutenus par la faible lumière qui les modelait en transparence. Un filet de liquide a coulé sur son menton. Avant qu'il ne se transforme en gouttelettes et qu'il ne disparaisse à l'intérieur de son vêtement, elle a essuyé sa bouche du revers de la main – un geste assez viril- en me regardant droit dans les yeux. Je crois qu'elle m'a alors demandé si j'en voulais aussi – et j'ai dû refuser le récipient qu'elle me tendait. Puis elle a expliqué qu'elle cherchait un peu de fraîcheur par ces températures de fin du monde. Une stupeur persistante était incrustée sur mon visage. Pour finir, elle s'est approchée de moi. Elle m'a tapoté la joue comme pour redonner du mouvement à mes traits en disant "C'est ta maman qui m'a invitée à dormir chez elle. Il était trop tard pour reprendre la route hier soir." elle m'a encore souri avant de quitter la pièce. Je l'ai regardée s'éloigner vers la porte du corridor tandis qu'elle traînait une ombre derrière elle. Sans se retourner, elle m'a lancé : "Dors bien mon chou !".
Je suis resté un long moment dans la cuisine à regarder l'armoire, la table imposante, les chaises et la huche à pain béante. J'ai ensuite lentement regagné ma chambre à la vitesse d'un escargot sous le soleil de midi. Je portais sur mon dos la ferme de mes parents, une coquille bien trop lourde pour ma petite carcasse."

Roland Buti est né à Lausanne le 25 janvier 1964. Il fait des études de lettres et d'histoire qu'il achève en 1996 par la rédaction d'une thèse remarquée : "Le refus de la modernité: la Ligue vaudoise, une extrême droite et la Suisse (1919-1945)", publiée dans la collection Payot Histoire. Enseignant, Roland Buti consacre son temps libre à des recherches et à sa carrière littéraire. En 1990, il publie un recueil de nouvelles aux Editions Zoé, "Les âmes lestées". En 2004, paraît "Un Nuage sur l'œil" publié chez le même éditeur, premier roman couronné par le Prix Bibliomedia Suisse 2005. En 2007, paraît "Luce et Célie", retenu dans la Sélection Lettres frontière 2008. (Source :  Editions Zoé)