"Le dernier mot" : l'archéologie de tout un homme par Hanif Kureishi

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 11/02/2014 à 21H58, publié le 28/01/2014 à 14H58
Hanif Kureishi

Hanif Kureishi

© Mathieu Bourgois

Hanif Kureishi, l'auteur du "Bouddha de banlieue", scénariste de "My beautiful Laundrette", publie "Le dernier mot" (Bourgois). Son dernier roman met en scène un jeune auteur chargé de rédiger la biographie d'un grand écrivain britannique d'origine indienne. Ce récit riche et drôle dresse le portrait d'un écrivain autant que celui de la société dans laquelle il a vécu. Un roman passionnant.

L'histoire : Harry Johnson, un jeune auteur, est choisi pour écrire la biographie de Mamoon Azam, écrivain britannique d'origine indienne de renommée internationale. Le vieux romancier a besoin de réveiller l'intérêt du public pour son œuvre. Sa femme et son éditeur trouvent la bonne idée : publier une biographie "controversée", qui serait accompagnée de la sortie d'un documentaire, d'une tournée de lectures et de la réédition de ses romans. Une biographie sur Nehru écrite quelques années plus tôt par Harry lui ouvre les portes de cette nouvelle aventure.

Pour les besoins de son enquête, le jeune auteur s'installe à la campagne dans la maison qu'habite Mamoon avec sa deuxième épouse, une Italienne au caractère impétueux. Exalté à l'idée d'écrire sur la vie d'un écrivain qu'il admire depuis l'adolescence, Harry réalise bientôt que la tâche ne sera pas facile. Mamoon est revêche. Il se montre peu coopératif (sauf pour jouer au tennis avec le jeune biographe) et sa femme tient à contrôler ce qui sera raconté sur son mari adoré. Opération délicate quand Harry découvre les épisodes peu reluisants de la vie du grand écrivain.

"L'archéologie de tout un homme"

Harry se lance avec enthousiasme mêlé d'appréhension dans "l'archéologie de tout un homme". Dans cette vie partagée dans la grande maison de Taunton, aux environs de Londres, il tente d'apprendre de diverses manières à connaître Mamoon. Pas toujours comme il s'y serait attendu d'ailleurs : il en apprend plus par exemple en regardant le foot à la télévision avec lui et en "l'écoutant évoquer les perspectives de Manchester City, qu'en l'interrogeant sur ses livres ou sur ce qu'il pense du colonialisme".

Harry en apprend beaucoup aussi en fouillant dans les souvenirs des femmes avec qui l'écrivain a partagé sa vie. Dans les carnets intimes de sa première femme Peggy, qu'il épluche dans le hangar où ils sont archivés, ou en parlant avec Marion, une ex-amante libérée et jamais remise de la rupture imposée par Mamoon, et avec Ruth, une villageoise, mère célibataire, femme à tout faire de la maison.

Le récit, plein de malice, s'appuie sur le duo jeune auteur/vieux briscard et trace le portrait de deux hommes à des âges différents. L'un, Harry, sa vie devant lui, pétri d'ambition et encore plein de fougue et de confusion. L'autre, le bougon Mamoon, au bout du chemin, une vie bien remplie derrière lui, qui parle peu, mais possède un sens aigu de la formule.

La vérité dans la fiction

"Le dernier mot" est  un roman riche, qui fait une exploration minutieuse d'une vie, et pas n'importe quelle vie, celle d'un écrivain. Ce récit propose, toujours avec humour, une réflexion détaillée sur la condition de l'homme, être de chair tracté par ses désirs, à la fois nécessaires et encombrants, et difficile à concilier avec la création. "Il faut que l'intellect et la libido soit liés, sinon on ne sent pas la vie irriguer ce qu'on créé", explique Mamoon au jeune biographe, mais "la passion féminine est une véritable tornade". Le vieil écrivain avoue, il a choisi le mariage comme "rempart contre toute excitation non souhaitable, un prophylactique qu'il recommande à n'importe qui."

A 70 ans passés, Mamoon tombe pourtant encore amoureux de la belle Alice, compagne de son biographe. Il se contente de la regarder, cette fille "tel un article vaporeux au rayon du néant érotique, qui peut l'aider à se préparer à la mort".

Cette exploration, construite comme une véritable enquête archéologique, dévoile un Mamoon par strates plus ou moins enfouies, plus ou moins contradictoires, construisant page après page le portrait subtil et complexe d'un personnage, pans de vie exhumés par un tiers, livrés à la toute fin à l'interprétation du biographe.

Car comment faire le portrait d'un homme, toucher une forme de vérité sur sa vie, quand son récit passe par celui des autres, et quand on constate "à quel point le passé peut être labile, comment on peut le réécrire et écrire par-dessus encore, indéfiniment" ?  Résultat : Mamoon devient un "homme inventé, fabriqué de toutes pièces, quelqu'un qui n'a vécu pour que Harry puisse écrire un livre sur lui", la fiction étant finalement la manière la plus juste d'approcher une forme de vérité. "Les mots sont le pont vers la réalité; sans eux, tout n'est que chaos."

Livre synthèse sur l'évolution de la société occidentale post soixante-huitarde

En arrière plan de ce portrait, Kureishi fait aussi une peinture de la société britannique post soixante-huitarde, des combats et des projets des années 60, du marxisme au féminisme, en passant par la libération sexuelle, et le multiculturalisme. Certains ont été gagnés -la vie de Mamoon en est la preuve- d'autres ont échoué, comme celui d'une société plus égalitaire.

Ce qu'il reste aujourd'hui des idéologies a dépassé les slogans : dans la vie rien n'est figé, tout est à construire, tout est à inventer, y compris en matière d'amour, de sexualité ou de projet de société, nous dit Kureishi. Le dernier mot étant réservé à l'écrivain, ce "diseur de vérités fondamentales, ce qui est assurément une façon de faire changer les choses, de mener une bonne vie et de susciter la liberté".

Un roman passionnant.
Le dernier mot, Hanif Kureishi © Bourgois
Le dernier mot Hanif Kureishi, traduit de l'anglais par Florence Cabaret (Christian Bourgois - 374 pages - 22 Euros)
 
Extrait :
"Tu sais, Mamoon, je l’ai préparé à ton arrivée,  ajouta Rob au moment où le train entrait en gare.
- Comment ça, vous l’avez préparé ?
- Je lui ai dit que tu en connaissais un rayon, que tu passais des nuits entières à lire les trucs les plus costauds, Hegel, Derrida, Musil, Milton… qui d’autre…
- Vous lui avez dit que je comprenais Hegel ?
- Tu n’es pas facile à vendre. Je démarrais de rien avec toi.
- Et si jamais il me demande de lui parler de la dialectique hégélienne?
- Tu lui indiqueras les grandes lignes.
- Et mon premier livre? Vous avez dû lui donner, non ?
- Il a bien fallu, effectivement. Mais il souffre de quelques longueurs -même ta mère en conviendrait. Le bonhomme a eu un mal de chien à passer l’introduction et, après, il a dû rester allongé une semaine à lire Suétone pour se décrasser les papilles. Il faut  monter d’un cran, mec, sinon, tu seras tellement à la ramasse que tu n’auras pas d’autre choix que de bosser  à la fac. Ou pire encore…
- Pire ? Qu’est-ce qui pourrait être pire qu’une ancienne antenne universitaire ?»
Rob ne répondit pas tout de suite; il jeta un coup d’œil par la fenêtre avant de lui asséner :
«Que tu donnes des cours de creative writing.
- Ah, non, pitié. Je n’ai pas les compétences, moi.
- Mieux encore. Imagine-toi, perdu pour toujours dans une obscure forêt de premiers romans laissés en plan qui requièrent toute ton attention.
Il rassembla ses affaires et se leva.
«Je vois que nous sommes arrivés au pays de la  jachère. Regarde-moi ça, cette lande peuplée de balourds tatoués, de gargouilles et d’imbéciles qui sniffent de la colle. L’horreur, l’horreur! Est-ce que tu es prêt à prendre le départ du reste de ta vie ?»


Hanif Kureishi est né et a grandi dans le Kent. Il a étudié la philosophie au King's College de Londres. Il y démarre sa carrière littéraire en écrivant des pièces de théâtre. Auteur de scénarios, dont "My Beautiful Laundrette" (nominé aux Oscars en 1984 dans la catégorie meilleur scénario), il est également réalisateur ("London kills me"), auteur de nouvelles, d'essais et de romans. En 1990, "Le Bouddha de banlieue" a reçu le Prix Whitbread du meilleur roman. En 2001, l'adaptation cinématographique d'"Intimité" par Patrice Chéreau a obtenu l'Ours d'or du meilleur film à Berlin. Il était membre du jury du festival de Cannes en 2009. Il vit à Londres. (Source éditions Christian Bourgois).