"Le consul", portrait d"un juste par Salim Bachi

Par @AnneBrigaudeau
Publié le 11/01/2015 à 09H44
Hommage à Bordeaux en 2001 au consul Aristides de Sousa Mendes (photo AFP)

Hommage à Bordeaux en 2001 au consul Aristides de Sousa Mendes (photo AFP)

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Mais quelle mouche a piqué le consul du Portugal à Bordeaux Aristides de Sousa Mendes, quand il a décidé, en juin 1940, contre les ordres de Salazar, de signer à tour des bras des visas à des milliers de réfugiés, juifs notamment, fuyant l'arrivée de l'armée nazis ? De cet insurgé que tout destinait à l'obéissance, Salim Bachi fait le héros de son dernier livre.

Qui était Aristides de Sousa Mendes (1885-1954) ? Un diplomate portugais ayant désobéi, un beau jour de juin 1940 à Bordeaux, aux ordres du gouvernement Salazar. Il a signé, jusqu'à tomber de fatigue, des visas à des milliers de réfugiés se pressant devant les portes de son consulat. Grâce à lui, ces victimes désignées du nouveau régime ont pu fuir l'armée nazie progressant à grand pas dans la France défaite.

"J'ai désobéi par amour"

Le récit s'ouvre sur la vision d'un homme en robe de bure dans un monastère franciscain. L'ancien consul, dont la mort se fait proche, résume sa destinée. "Je ne suis pas triste, j'ai fait mon devoir d'homme. J'ai vécu, fondé une famille, élevé mes douze enfants. J'en ai vu mourir deux. Je ne souhaite cette épreuve à personne". Ainsi se présente celui qui a "désobéi devant Dieu et les hommes" , mais "toujours par amour".

A l'aube des années 1950, quand la vie du diplomate s'achève, le dictateur portugais Salazar (1889-1970,  chef de gouvernement de 1932 à 1968) est toujours au pouvoir. Il a durement sanctionné la désobéissance de Sousa Mendes, le condamnant à la misère. Mais il s'est attribué ses mérites après-guerre, en pleine lune de miel avec les Etats-Unis. 

Un "immense camp de réfugiés"

Et l'auteur de retracer l'itinéraire d'un diplomate catholique que le sort a placé à Bordeaux, devenu "un immense camp de réfugiés" après l'exode. Face à son consulat, des milliers d'hommes, femmes, enfants attendent leur salut du visa leur permettant de franchir les Pyrénées. Des juifs sachant le sort auquel les destinaient les autorités nazies. Des résistants, opposants ou communistes ayant fui l'invasion de la Pologne, de la Tchécoslovaquie, de l'Autriche, ou, depuis sept ans, l'Allemagne hitlérienne.

Humain, le consul décide d'ouvrir le consulat, puis ses propres appartements "aux femmes enceintes, aux vieillards, aux orphelines".  Une conversation avec le rabbin Haïm Kruger, qui a fui Varsovie avec sa famille, et sur lequel il bute dans l'escalier, change son destin. Alors qu'il lui propose des visas, à lui et à toute sa famille, le rabbin Kruger refuse, ne pouvant "laisser ses frères mourir pendant que lui serait libre et vivant".

Une sieste de trois jours

Et là - hallucination- que fait un homme soumis à une telle pression ? Il dort. Pendant trois jours il s'enferme dans sa chambre, rideaux tirés. Soixante-douze heures plus tard, ll en ressort les cheveux entièrement blanchis. A sa famille éberluée, il annonce qu'il va octroyer des visas "à tous ceux qui en feront la demande".  Et le fait.

Quand Salazar furieux ferme le consulat, Sousa Mendes, muni de ses tampons officiels, se rend à Hendaye et dans d'autres postes-frontières avec les Pyrénées, parfois minuscules. Et tamponne sans relâche, malgré l'interdiction qui lui a été notifiée, des laissers-passer qui mettront encore à l'abri des centaines de réfugiés. Démis, ostracisé, privé de son salaire, le consul ne sera reconnu qu'à titre posthume (il est fait Juste parmi les nations par l'Etat d'Israël en 1966, puis réhabilité par le Portugal en 1986).

Manque un grain de folie

D'où nous vient l'ombre d'une déception, à la lecture du livre ? Probablement de la révérence du romancier envers son sujet. Parfois emphatique (comme il sied à un diplomate ?), la plume est habile et l'histoire nous emporte, mais ...

Mais Il manque à cette fiction ce grain de folie qu'on trouve dans l'essai de Pierre Bayard, "Aurais-je été résistant ou bourreau" (éditions de Minuit). Psychanalyste et professeur de littérature, Pierre Bayard s'interroge avec plus de gaieté et de fantaisie sur la métamorphose du consul. Et creuse davantage les vertus de cette curieuse sieste de trois jours : faut-il rompre temporairement avec le monde pour être enfin l'éveillé ? 

Le Consul de Salim Bachi
Gallimard, 180 pages, 17,50 euros