"Le concert posthume de Jimi Hendrix": l'Ukraine post-soviétique par Kourkov

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Publié le 29/04/2015 à 15H24
Andrei Kourkov "Le concert posthume de Jimi Hendrix" (Liana Levi)

Andrei Kourkov "Le concert posthume de Jimi Hendrix" (Liana Levi)

© P.Matss/Opale/L.Levi

Avec "Le concert posthume de Jimi Hendrix" (Liana Levi), on retrouve la fantaisie si particulière d'Andrei Kourkov. Il nous embarque cette fois dans une aventure où se croisent des personnages hauts en couleur, dans une ville en proie à des phénomènes étranges.

L'histoire : elle fait se croiser une galerie de personnages dans la ville de Lviv, en Ukraine. Alik, un irréductible hippie, retrouve ses amis une fois par an depuis 1970 au cimetière de la ville, pour célébrer la mémoire de Jimi Hendrix, dont la petite bande a réussi à récupérer clandestinement la main droite avant de l'enterrer dans ce cimetière.

Evacuation de calculs rénaux en ville

Riabtsev, un agent du KGB, rôde dans les parages. Il était chargé du temps de la Russie soviétique de surveiller les hippies. Il est désormais à la retraite et aime se retrancher dans son pigeonnier, où il invite désormais de temps en temps Alik pour boire un coup. D'ailleurs, on boit beaucoup et on vit beaucoup la nuit, dans "Le concert posthume de Jimi Hendrix".

L'histoire s'intéresse aussi à Taras. Le jeune homme débarrasse de leurs calculs rénaux des Polonais en les trimballant la nuit dans sa voiture sur les rues défoncées de la ville. Son travail terminé, il ne manque jamais de passer voir Darka, une jeune fille allergique à l'argent, qui tient pourtant une boutique de change ouverte la nuit. Taras a aussi un voisin un peu lourd, Jerzy, ancien coiffeur au chômage et une amie, Oksana, énergique jeune femme versée dans les activités humanitaires. 

On croise aussi dans les nuits de Lviv un écrivain pédant et alcoolique à la poursuite d'un de ses personnages, un marin devenu fou, qui n'est peut-être pas complètement étranger aux phénomènes bizarres qui s'abattent sur la ville : l'apparition intempestive d'une atmosphère marine, humide, salée, iodée, qui fige les passants et leur donne mal au crâne, et les attaques inexpliquées de mouettes folles…

Bizarreries en Ukraine post soviétique

"Le concert posthume de Jimi Hendrix" est une épopée urbaine et nocturne réjouissante, qui mêle réalisme pour dépeindre l'Ukraine post soviétique avec une bonne dose d'absurde et de fantaisie, qui donnent au récit une note décalée, évoquant les romans de Nicolas Gogol.

Les allusions à l'actualité sont glissées avec discrétion, et l'histoire finit comme un conte de fée. Bref, à lire même si on n'est pas fan de Jimi Hendrix, qui joue finalement un rôle symbolique dans cette aventure.
Couverture de "Le concert posthume de Jimi Hendrix", Andrei Kourkov (Liana Levi)
Le concert posthume de Jimi Hendrix Andrei Kourkov, traduit du russe par Paul Lequesne (Liana Levi – 352 pages – 21 euros)

Extrait

"Son visage était abrité du ciel par un chapeau de cuir marron à larges bords. S’échappant du chapeau, de longs cheveux grisonnants lui tombaient sur les épaules. Inutile, sans doute, de mentionner d’autres détails. Sauf peut-être les hautes bottines, d’aspect militaire, lacets étroitement serrés, de fabrication nationale, un robuste modèle citadin qui depuis une cinquantaine d’années portait le nom d’« écrase-merde ». Les Chinois n’avaient toujours pas appris à produire ce modèle. Ils avaient l’impression d’y consacrer trop de caoutchouc de solidité et de qualité supérieures, et trop de peau brute. Les derniers bastions de l’industrie de l’écrase-merde restent pour l’instant la Biélorussie et la Transnistrie. Mais à Lviv également subsistent d’habiles artisans capables non seulement de coudre à la main avec une alêne d’épais morceaux de cuir de porc, mais aussi d’assembler l’empeigne d’une chaussure et sa semelle avec plus d’efficacité que le régime soviétique n’en a jamais déployé pour réunir les parties occidentales et orientales de l’Ukraine. Ces mêmes artisans savent deviner au bruit si un cordonnier a bâclé son travail ou bien œuvré avec conscience. Les deux semelles en effet doivent résonner à l’unisson. Et à Lviv, ville de haute culture musicale, ce point est particulièrement important. Il ne faudrait pas que le talon gauche heurtât le pavé comme un talon gauche, et le droit comme un talon droit ! Ils doivent sonner comme un couple. Comme un couple amoureux du chemin."