La mort de Michel Butor, dernier maître du Nouveau Roman

Par @Culturebox
Mis à jour le 25/08/2016 à 17H30, publié le 25/08/2016 à 09H11
Michel Butordans sa maison "À l'écart", à Lucinges, en Haute-Savoie, le 10 novembre 2014

Michel Butordans sa maison "À l'écart", à Lucinges, en Haute-Savoie, le 10 novembre 2014

© Serge Assier / MaxPPP

"Écrire c'est détruire les barrières", affirmait l'écrivain, poète et essayiste Michel Butor, dernière grande figure du Nouveau Roman, qui s'est éteint mercredi à l'âge de 89 ans, laissant derrière lui une œuvre prolixe et inclassable toujours étudiée en France comme à l'étranger.

L'écrivain auteur de "La Modification", qui n'avait jamais cessé d'écrire et de publier, s'est éteint à l'hôpital de Contamine-sur-Arve, en Haute-Savoie, selon "Le Monde" qui a annoncé son décès, citant sa famille.

Au milieu des années 50, aux côtés d'auteurs comme Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute et Claude Simon, tous publiés aux éditions de Minuit, Michel Butor tente de casser les codes de la littérature traditionnelle. L'intrigue perd de son importance au profit de tout ce qui entoure l'histoire principale. Un mouvement littéraire, surnommé le Nouveau Roman, est né.

Il a écrit quatre romans, le dernier en 1960

L'œuvre de Michel Butor, prix Renaudot en 1957 pour "La Modification", était immense et inclassable, allant bien au-delà des seuls quatre romans qu'il ait jamais écrits, le dernier en 1960.

Dans "La Modification", il emploie notamment la deuxième personne du pluriel, un procédé stylistique qui force le lecteur à s'impliquer dans le récit et sera beaucoup imité.

Le 23 octobre 1957, Michel Butor répond aux questions de Pierre Dumayet à propos de "La Modification" - Ina

Poète, essayiste prolixe, fou de peinture et de musique

Poète, essayiste, il était familier de Baudelaire, Rimbaud, Balzac et venait de publier une anthologie de Victor Hugo qu'il considérait comme "un oncle" qui "m'a mis la main sur l'épaule et m'a beaucoup aidé pendant toute ma vie parce qu'il a pratiqué des formes très variées d'écriture".

Michel Butor parle de Victor Hugo dans "La Grande Librairie" (France 5) en février 2016

Outre la littérature, Michel Butor était tout aussi passionné par la musique et la peinture. Il avait notamment publié de nombreux livres d'artistes dont Alechinsky ou Jiri Kolar. Également fasciné par les langues, il s'est également essayé à la traduction.

En 2006, la Bibliothèque nationale de France lui avait consacré une exposition baptisée "L'écriture nomade".

Grand voyageur natif du Nord

Né le 14 septembre 1926 à Mons-en-Baroeul (Nord), il fut tout autant écrivain que professeur. Il a sillonné les continents donnant en Europe, aux États-Unis, en Asie ou en Australie de multiples cours et conférences, qui seront réunis en plusieurs séries de recueils.

De ces incessants va-et-vient naît une oeuvre protéiforme et abondante, qui compte plus de mille titres (toujours en cours de publication aux Editions de la Différence). Il restera comme l'un des plus grands expérimentateurs de la littérature. Des écrivains, comme le prix Nobel Jean-Gustave Le Clézio, se sont inspirés de son oeuvre.

En 2013, Michel Butor avait reçu le grand prix de littérature de l'Académie française pour l'ensemble de son œuvre. "Il faut lire et relire Butor , l'écouter encore, toujours. Dans son art de la mise à distance, dans sa jubilation littéraire, dans son goût pour une +écriture nomade+ et l'objet livre", a réagi la présidente de la BnF, Laurence Engel auprès de l'AFP.

L'écrivain avait confié une partie de sa correspondance, de ses manuscrits, des livres qui lui étaient chers à la BnF. Interrogé par le magazine Lire en juin dernier, il confiait avoir "plusieurs livres d'artistes en gestation". "J'ai envie de raconter l'histoire de Jack et le Haricot magique à ma manière. Et un autre texte pour un concert avec un ami pianiste, Jean-François Heisser", le directeur musical de l'orchestre Poitou-Charentes, disait-il.

Parmi ses titres les plus marquants de ces dernières années, il y a "Description de San Marco" (à propos de Venise), "Portrait de l'artiste en jeune singe", un ensemble d'essais baptisé "Répertoire", où il se penche notamment sur La Princesse de Clèves, Rabelais, un de ses auteurs de prédilection, mais aussi Ezra Pound, Chateaubriand, Giacometti, Hokusaï et les paysages japonais.

"Mes livres ont un côté médusant"

En 1996, il confiait à Libération: "Mes livres ont, je le vois bien, un côté médusant; les gens ont peur de rentrer dans ce labyrinthe de plus en plus énorme. Moi-même, j'ai du mal à les ranger, je ne parviens pas toujours à m'y orienter."

Michel Butor présente "le livre qui a changé sa vie" en juin 2016 - La Grande Librairie (France 5)

Réactions

- François Hollande : "Figure du Nouveau Roman, il n'aura jamais cessé d'expérimenter diverses formes d'écriture, souvent dans le dialogue avec d'autres arts, toujours avec le même esprit de liberté et de découverte", a écrit le chef de l'État dans un communiqué où il rend hommage à ce "grand explorateur de la littérature".

- Audrey Azoulay : "Michel Butor était un écrivain inclassable, compagnon d'aventure du Nouveau Roman, d'Alain Robbe-Grillet, de Nathalie Sarraute ou de Claude Simon", rappelle la ministre de la Culture dans un communiqué. Il "semblait animé d'un formidable appétit de découvertes et d'expériences mais sans doute plus encore du plaisir de transmettre et de partager chacune d'elle par le texte-prose ou la poésie", souligne Audrey Azoulay. Michel Butor laisse "une oeuvre immense aux formes les plus inattendues, anthologie, collages, récits de rêves" ainsi que des "ouvrages sur des artistes comme Barcelo ou Alechinsky".

- Chistiane Taubira, ancienne garde des Sceaux, a rendu hommage à Michel Butor sur Twitter :


Hommage sur France 5

France 5 rend hommage à Michel Butor et modifie son programme pour diffuser dimanche 28 août à 22h45 à la place des "Clefs de l'orchestre" de Jean-François Zygel, le film documentaire "Michel Butor, l'écrivain migrateur", écrit par Blandine Armand et Frédéric Ferney. Michel Butor, dit notamment le film, "avait œuvré toute sa vie à inventer de nouvelles formes, en refusant les catégories, les enfermements, les cérémonies, pour que la littérature reste vivante et libre".