"L'Euphorie des places de marché", roman anti-sinistrose de Christophe Carlier

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 18/02/2014 à 16H48, publié le 18/02/2014 à 14H51
Christophe Carlier

Christophe Carlier

© Raphaël Gaillarde

Dans "L'Euphorie des places de marché", second roman signé Christophe Carlier, le lecteur retrouve le même brio et la même veine humoristique que dans le premier, "L'Assassin a la pomme verte". Et une plume délicieuse qui dépeint avec férocité l'époque et l'arrogance des sachants. Anti-crise ? Non : anti-discours de crise, et anti-dépresseur.

Soit une entreprise qui vend des bureaux clés en main. Et une secrétaire, Agathe, que vous avez forcément croisée un jour. D'une paresse abyssale et d'une astuce confondante. Comment a-t-elle trouvé sa voie ?  A l'aide d'une méthode très sûre et d'un raisonnement implacable : "abdiquant d'emblée toute préférence d'ordre professionnel, puisque tous les métiers se ressemblaient, elle avait limité ses recherches à un mince ruban qu'elle avait dessiné sur son plan de Paris".  Bingo : elle a déniché son emploi, il y a plus de vingt ans, sur sa ligne de métro.

"La vraie vie : celle des fauteuils en cuir, des plans de carrière et des bonus."

Agathe, donc, est le type même de l'invirable. Son patron de départ, un Italien des Pouilles, a passé la main depuis longtemps et le nouveau  boss s'appelle Norbert. Un homme sorti d'une école de commerce où il avait senti "quelque chose se réveiller en lui." 'Une promesse de bonheur". Celle d'accéder "à la vraie vie, celle des fauteuils en cuir, des plans de carrière et des bonus.".

Ce cadre dirigeant atteint l'extase quand il écoute experts et économistes dérouler le feuilleton de la crise. "Quand ils entamaient leur mélopée, peu après dix-neuf heures, il retenait son souffle, anticipant l'apocalypse et guettant le moment d'applaudir. On sentait frémir en eux cette connaissance de la catastrophe qui permet aux messagers de la tragédie de tutoyer les rois. Car -sachez-le-  "le pays s'enfonçait dans la vase, refusant de voir que le terrible alligator de la mondialisation, qui feignait de sommeiller au fond du marigot, n'attendait pour l'engloutir que le moment propice".

Autant dire qu'entre la désinvolte Agathe (qui n'est plus de première fraîcheur, aggravant son cas) et l'ambitieux Norbert (perdu dans cette entreprise un rien étriquée pour ses rêves de grandeur), le courant ne passe pas. Au bureau, l'un se ronge les ongles quand l'autre se les vernit. Sans parvenir à la prendre en faute, Norbert n'aspire plus qu'à licencier celle dont  "le salaire, les avantages et le statut étaient autant de menaces pour la productivité de Buronex". Quitte à passer par la violence.

Un allègre thriller

Voilà planté le décor de cet allègre thriller qui brocarde, au passage, Cassandre et Trissotin modernes prospérant sur la crise. Ajoutez quelques piments à cette fiction cathartique. Une jeune stagiaire (pléonasme) qui ravit l'oeil du patron (son oreille, on l'a déjà dit, ne saurait être séduite que par la voix d'"un déclinologue aux inflexions de baryton" le prenant "à témoin de l'avenir de la France").  

Poivrez avec l'arrivée d'un client américain attendu pour inverser la courbe des bénéfices. Agitez le cocktail avec malice. Trempez-y la plume virtuose de Christophe Carlier et sa vivacité. Recette anti-sinistrose garantie, et pur moment de plaisir.


"L'Euphorie des places de marché" de Christophe Carlier (Serge Safran, 16 euros)

Extrait :
"Comment isoler, dans le magma de négligences dont elle était coutumière, la bourde somptueuse qui mériterait le grand nom de faute professionnelle ? Autant chercher l'aiguille dans la meule de foin. Ne commettent d'erreurs que ceux qui travaillent, ce dont elle s'était toujours abstenue".