"L'apiculture selon Samuel Beckett", une fantaisie romanesque de Martin Page

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Publié le 25/05/2013 à 15H26
"L'apiculture selon Samuel Beckett" : Martin Page imagine un Beckett excentrique

"L'apiculture selon Samuel Beckett" : Martin Page imagine un Beckett excentrique

© STAFF / AFP

Martin Page a inventé une histoire autour de Samuel Beckett dans un court roman imaginatif, qui fait du dramaturge irlandais, auteur d"En attendant Godot", un hurluberlu comique, désinvolte et attachant, bien loin de l'image glacée et austère du prix Nobel.

L'histoire : 1985, Un jeune chercheur en anthropologie se voit proposer par son libraire un travail étonnant : aider le poète et dramaturge irlandais Samuel Beckett à trier ses archives. L'étudiant fauché accepte et décide de consigner dans un journal tous les événements de cette incroyable expérience. Le jeune thésard prépare son premier rendez-vous avec l'écrivain comme n'importe quel entretien d'embauche, un peu désorienté néanmoins par la stature du futur employeur. Après une conversation téléphonique rapide, l'auteur d'"En attendant Godot" engage le jeune homme pour un travail d'archiviste qui débute par cette double mission : trouver des cartons assez grands pour se tenir à genoux dedans, et commander un sandwich au poulpe.

On découvre un Beckett inattendu, barbu et chevelu, qui aime porter des chemises hawaiiennes, boire du chocolat chaud, jouer au bowling et s'occuper des abeilles sur le toit de son immeuble. Le travail d'archivage étant très rapide, Beckett propose au jeune thésard d'en fabriquer des fausses pour honorer son contrat jusqu'au bout. Les deux compères se mettent alors en quête d'objets les plus improbables, qu'ils consignent dans les cartons à l'adresse des chercheurs et des collectionneurs : fausses moustaches, manuel d'exercices physiques,  guide de conversation en japonais, films X, billets de trains pour des destinations étranges, menottes en plastique... "Les universitaires comprendront mieux mon oeuvre grâce à toutes ces fausses informations", explique Bekett à son jeune employé.

Une "folie" littéraire

Cette fantaisie littéraire, vive, extravagante comme une "folie" architecturale, donne à l'auteur prétexte à une réflexion sur l'écrivain, et les rapports entre sa vie et son œuvre. Comment l'écrivain peut-il échapper à une image officielle fabriquée? "Ce qui compte, c'est la biographie de ceux qui lisent mes livres, plus que la mienne. Les universitaires feraient mieux d'enquêter sur leur propre vie s'ils veulent comprendre quelque chose à mon œuvre.", répond le personnage de Beckett.
 
Ce court récit, qui jette un regard  tendre sur le grand maître du théâtre de l'absurde, se lit comme on déguste un bonbon acidulé : piquant, mais qui laisse un peu sur sa faim. On aurait aimé que l'auteur creuse un peu, ou bien qu'il nous offre une déclinaison sur le même mode, avec d'autres grands auteurs de l'histoire de la littérature.

L'apiculture selon Samuel Beckett Martin Page (Editions de l'Olivier - 86 pages - 12 Euros)


Extrait

"Nous avons terminé d'installer l'abri pour les ruches et nous sommes redescendus dans l'appartement. (L'orage éclate alors que j'écris ces lignes dans mon lit. J'ai une pensée pour les abeilles, je suis rassuré de savoir qu'elles sont protégées.) Quand Beckett a rangé les tenues d'apiculture dans le placard, j'ai aperçu des vêtements colorés et des chapeaux étranges. Il m'a expliqué qu'il aimait les costumes et les habits. Mais impossible de révéler cette passion quand il était encore un jeune auteur : on ne l'aurait pas pris au sérieux si on avait su qu'il aimait se balader en vêtements traditionnels coréens, qu'il collectionnait les chapeuax exotiques et les colliers de perles. Maintenant qu'on le considérait comme un grand artiste, il était trop tard. Il avait créé son personnage. Personne ne prendrait au sérieux sa fantaisie. 
"Après ma mort peut-être certains comprendront que l'excentricité est le coeur de mon oeuvre."
J'ai pensé qu'il faudrait davantage que sa mort : il faudrait la mort de tous ceux qui ont connu Beckett, tous les fans enamourés, tous les gardiens du temple et leurs élèves. On devra oublier Beckett pour le redécouvrir et le lire comme il devrait être lu, sans la pollution de la renommée et de la réputation qui l'entoure aujourd'hui. Tout artiste est kidnappé. C'est lui rendre sa liberté que de l'oublier régulièrement, pour poser des yeux neufs sur son oeuvre."



Martin Page : Martin Page est né en 1975. Son premier roman, "Comment je suis devenu stupide", est un énorme succès critique et public. Suivront cinq autres romans. Ses livres sont traduits dans une dizaine de pays. "Peut-être une histoire d’amour", roman, Éditions de l'Olivier, 2008 "La Disparition de Paris et sa renaissance en Afrique", roman, Éditions de l'Olivier, 2010, prix Ouest-France Étonnants Voyageurs 2010. "La mauvaise habitude d’être soi", avec Quentin Faucompré, nouvelles, Éditions de l'Olivier, 2010. (Source Editions de l'Olivier)