"L'ange gardien", polar élégiaque pour une époque défunte

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 23/09/2014 à 12H03, publié le 23/09/2014 à 12H04
L'écrivain Jérôme Leroy

L'écrivain Jérôme Leroy

© C.Helie, pour Gallimard

"L'ange gardien", c'est Berthet, le héros du livre. Barbouze des services secrets, il roule désormais à son compte et entend défendre Kardiatou, ministre noire en danger. Pour la protéger, ce tueur au coeur tendre n'épargnera personne. Quant à son créateur, Jérôme Leroy, il dézingue l'époque, et vise tout aussi juste.

"On veut tuer Berthet.
C’est une  assez mauvaise idée ».

Ainsi commence le livre et chacun des premiers chapitres. Qui est Berthet ? Une barbouze de l’ "Unité", service secret chargé d'éliminer les gêneurs. Qui veut tuer Berthet ? L’ "Unité", elle-même, semble-t-il. Parce que Berthet, tueur sexagénaire au sang froid, s’est mis à son compte et fixé une mission : protéger Kardiatou, sublime trentenaire noire qu’il a vue pour la première fois à quatorze ans. Depuis, l'adolescente radieuse d’une cité de Roubaix est devenue ministre.

Et elle compte se présente aux municipales de Brévin les Monts, dans un duel attendu contre la dirigeante du "Bloc patriotique"  (toute ressemblance avec Hénin-Beaumont n'a probablement rien de fortuit). Voudrait-on lui nuire, en s'attaquant à son ange gardien ? Et qui est derrière tout ça ?

L’intrigue sert surtout à flinguer l'époque 
 
Berthet, on l'a compris, ne se laissera pas faire. Il va contre-attaquer, à l’aide de Martin Joubert.  Ex-prof, ce journaliste de gauche désabusé (pléonasme) travaille dans un site en ligne ultra-réac, qui "a fait de la menace islamique et du choc des civilisations ses thèmes de prédilection"  (autant de points communs avec l’auteur, Jérôme Leroy, qui dirige la rubrique culturelle du très droitier "Causeur", où il sert, en tant qu’ancien communiste, de "caution de gauche") . 

N'en disons pas plus. "L’Ange gardien" a les codes du polar. Bons et méchants qui défouraillent à tout va, complot à triple étage, jolies filles, dialogues secs et langage abrupt. Mais l’intrigue sert surtout à flinguer l'époque et son large consensus pour faire taire les doutes, les marges, les dissidences. 

 "Berthet a de plus en plus de mal avec ce qui n’est pas de la poésie"

Restent des failles, des respirations, des résistances à l'air du temps.  Parmi ces refuges,  la poésie. Cette brute de Berthet a toujours dans sa poche un recueil d'Henri Michaux, de Georges Perros, ou une édition rare des Contrerimes de Toulet. Parce que "Berthet a de plus en plus de mal avec ce qui n’est pas de la poésie". 

'L’ange gardien' est un roman policier  parce que les auteurs de polars "savent raconter une histoire". Mais c'est aussi une élégie pour une époque défunte. Une ode cinéphilique aux films d'Alain Tanner, de Jacques Rozier ou d’André Delvaux. Un jeu littéraire, avec pistes vraies ou fausses ("Berthet, comme chez Balzac ?"). Un livre qui critique sans fard la "pénombre post-démocratique de la récession imposée à l’Europe nouvelle », avec multiples allusions à l’actualité, qu’on décode sans peine.

C'est une valse à deux temps (stylistiques et narratifs) : l'action, rythme vif. Et des pauses, où les héros fatigués s'arrêtent en bord de mer, à Lisbonne ou ailleurs, éblouis par la fulgurance d'un souvenir. C'est de ce tempo lent que le lecteur se souviendra. "Rien ne bougeait encore au front des palais ..."

L'ange gardien, de Jérôme Leroy (Gallimard, Série noire, 333 pages, 18,90 euros)