Intime et universel, "Le soleil, son métier, c'est de tourner" de Sorya Khaldoun

Par @Culturebox
Mis à jour le 23/10/2014 à 18H07, publié le 23/10/2014 à 10H43
Journaliste à la télévision, Sorya Khaldoun signe son premier roman sincère et touchant autour de la mort de son père

Journaliste à la télévision, Sorya Khaldoun signe son premier roman sincère et touchant autour de la mort de son père

© DR

« Le soleil, son métier, c’est de tourner ». Derrière ce joli mensonge se cache le premier roman de Sorya Khaldoun. Né d’un deuil et du manque d’un père emporté trop vite par le cancer, c’est un "petit" livre de 100 pages, dense, touchant et parfois sans concessions. Un livre tout simple qui parle de la vie, de la mort et des relations complexes qui unissent parfois un père et sa fille.

Le roman commence avec une scène d’enterrement, celui du père de Sorya, décédé en 2002 d’un cancer. Une mort qui laisse un grand vide et un manque que l’auteure comble en se jetant à corps perdu dans son travail de journaliste pour la télévision : "Je raconte la vie des autres pour échapper à la mienne" écrit-elle. Et puis un jour, ce n’est plus possible. Alors, Sorya s’arrête, part en Espagne. "Partir pour savoir où on en est et qui on est". Mais le voyage se transforme en une fuite qui la ramène dans le passé. "A quoi bon remuer tout ça ? Pas la peine qu’on cherche, qu’on y revienne, c’est peine perdue. Comme si on pouvait perdre sa peine".

© L'Harmattan
Cette peine, Sorya Khaldoun va la prendre à bras le corps et l'accoucher sur le papier. L’écriture va devenir sa bouée, son salut, son refuge. Elle se livre et se « délivre », dissèque sa douleur, se raconte et raconte l’homme que fut son père.
 
Père humaniste et fille rebelle


Arrivant d’Algérie pour travailler en France dans les années 60, Abdelkader Khaldoun est devenu outilleur-fraiseur à Delle dans le Territoire-de-Belfort. C’est là qu’il a fondé une famille de 4 enfants et mené une vie riche de combats et de projets. Syndicaliste, animateur, médiateur, comédien, musulman pratiquant mais ouvert aux autres religions, il  avait l’humanisme chevillé au corps et une curiosité insatiable qu’il a certainement transmis à sa fille.
 
Mais entre eux, le dialogue n’a pas toujours été facile. Parce qu’elle était une enfant et une  adolescente rebelle, « racine pas carrée » dans le jardin accueillant mais trop petit, trop sage que son père avait imaginé pour elle, Sorya s’est éloignée de lui, avec ce regard dur qu’ont parfois les enfants pour la vie de leurs parents. Elle a longtemps cherché son chemin, pratiquant plusieurs métiers avant de réaliser son rêve, être journaliste.
 
Quand Sorya et son père commencent à se rapprocher, la maladie arrive. Le cancer de la gorge finit par priver son père de sa voix. Impossible de parler, de renouer pleinement le dialogue. En six mois, la maladie l’emporte. L’auteure prend alors conscience de la place de cet homme dans sa vie et de tout ce qu'elle n'a pas eu le temps de faire avec lui. Les regrets arrivent, immenses, douloureux. C’est sans pitié qu’elle se regarde : " J’ai manqué de courage. Je me suis manquée, loupée. Un vol plané qui m’a fait m’écraser. Je ne pourrai rien lui dire. Rien lui demander. Ca m’apprendra. Il fallait prendre tout ça, avant le tout rien".
 
Une douleur très personnelle dans laquelle on se reconnaît

On est frappé par cette sincérité et par cette colère, souvent dirigée contre elle-même, qui habite Sorya Khaldoun. Elle nous touche d'autant plus qu'on s'y reconnaît.
 
C'est en cela que ce récit  est à la fois intime et universel. Intime, l’autopsie de sa douleur, de ses erreurs et des conséquences de la maladie. Universelle, la complexité des relations père-fille, le chagrin, le manque de celui qui est parti et qu’on ne reverra plus.

Pour décrire tout cela, il y a un style, indéniable, une écriture à la fois simple et très travaillée, pleine de force et d'un rythme qui doit beaucoup à cette colère sourde qui tenaille l'auteur durant une bonne partie du livre. 
 
Seul bémol, le récit un peu décousu qui mêle des époques différentes sans qu’on sache toujours comment elles s’organisent entre elles.
Après la colère, l'apaisement illustré par ce portrait de Sorya endormie réalisé par Béryl Libault de La chevasnerie

Après la colère, l'apaisement illustré par ce portrait de Sorya endormie réalisé par Béryl Libault de La chevasnerie

© L'Harmattan
Sorya Khaldoun n’avait pas l'intention de publier ce récit qui, sans la force de persuasion d'un ami, aurait dû rester dans un tiroir. Cela aurait été dommage. Pour nous, lecteurs, qui découvrons une très belle plume. Pour l'auteure, qui a pu "réparer" quelque chose, solder les non-dits et les regrets. Pour son père enfin, cet homme de l'ombre que le roman remet à la place qu’il mérite et en cela, le livre est une belle déclaration d'amour.

C’est enfin un bel hommage à la vie, qui fait écho à ce si joli titre, « Le soleil, son métier, c’est de tourner ». Prononcé par une fillette de 5 ans (la nièce de Sorya), ce (gros) mensonge résume à lui seul la force qui pousse chacun de nous à avancer et à tenir, quoiqu’il arrive, notre place dans l’univers. 

"Le soleil, son métier, c'est de tourner" de Sorya Khaldoun aux Ed. L'Harmattan - 102 pages, 12 euros