Interview : six mois après le Goncourt, Pierre Lemaitre lit "Au revoir là-haut"

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 01/04/2014 à 10H53, publié le 31/03/2014 à 17H44
Pierre Lemaitre devant le Monument aux Morts de Courbevoie

Pierre Lemaitre devant le Monument aux Morts de Courbevoie

© Laurence Houot - Culturebox

"Au revoir là-haut" est aujourd'hui publié en version audio (audiolib). Six mois après le prestigieux prix Goncourt, Pierre Lemaitre donne sa propre voix à son roman, celui "qui lui a tout apporté". C'est l'occasion de revenir sur ce grand roman populaire sur la Guerre 14-18, vendu à près de 500 000 exemplaires. Rencontre avec un Pierre Lemaitre heureux, toujours pas redescendu de son petit nuage.

La dernière fois qu'on l'avait vu il y avait du monde. C'était le 4 novembre 2013, vers 13 heures 30. Pierre Lemaitre venait de décrocher le prestigieux prix Goncourt pour son roman "Au revoir là-haut" (Albin Michel). On avait tout juste pu l'approcher quelques secondes, après une traversée à contre-courant dans la masse compacte des journalistes venus immortaliser l'évènement littéraire annuel et faisant corps autour de lui. Mais on avait quand même compris qu'il était heureux.

Six mois plus tard, l'ambiance est nettement plus calme dans ce café de Courbevoie où l'écrivain nous a donné rendez-vous près de chez lui. Depuis ce fameux 4 novembre, Pierre Lemaitre a vendu 300 000 exemplaires de plus de son roman (presque 500 000 en tout), il est en cours de traduction dans une trentaine de langues et des projets d'adaptation pour la BD et pour le cinéma sont en cours. Cet écrivain amoureux de littérature n'a pourtant pas pris la grosse tête, même s'il ne boude pas le bonheur d'avoir reçu le plus prestigieux des prix littéraires. 

Le Goncourt a tout changé dans ma vie

Si le Goncourt a changé quelque chose dans ma vie? "Vous plaisantez ?" Quelques secondes de silence, regard interloqué. "Mais tout ! Ça a tout changé ! Qu'est-ce qui est comme avant ? Rien !", s'enthousiasme Pierre Lemaitre. Et il ajoute, sourire de celui qui ne boude pas son bonheur. "Imaginez, c'est un peu comme si Proust était un collègue de bureau. Proust, Malraux, Simone de Beauvoir, Jonathan Littell… Même si je ne passe pas à la postérité, je suis dans le palmarès du Goncourt. C'est la consécration absolue pour un auteur..."

Et il énumère : plus de livres vendus, son roman se vendait déjà bien avant le Goncourt, mais là, on en est à 500 000. "Le Goncourt a démultiplié. Et puis je rencontre beaucoup de gens, qui me questionnent, la télévision, les interviews… Vous êtes considéré. Et j'ai aussi gagné de l'argent. Même si je vivais de l'écriture (entre autres avec les scénarios pour la télé), aujourd'hui je peux voir venir. Mettre ma famille à l'abri, déménager… et surtout je ne suis plus pressé de publier. Avant, pour vivre il fallait que j'écrive au moins un livre par an, là si je ne publie que dans deux trois ans, tout le monde se souviendra que j'ai eu le Goncourt. Le Goncourt c'est vraiment à part, ça change votre vie. Les autres prix littéraires changent votre année. Le prix Goncourt change votre vie."

"Le livre en version audio, c'était naturel"

Aujourd'hui, le roman de Pierre Lemaitre sort en version audio, aux éditions Audiolib, et le romancier a choisi donner sa voix à son roman. "Lire le roman, c'était naturel. J'essaie toujours dans l'écriture de travailler le style pour réduire la distance entre le lecteur et le narrateur, travailler ce que j'appelle l'illusion de l'oralité. C'est compliqué, en fait. On croit comme ça que ça a l'air simple, comme Céline par exemple, on se dit c'est du langage parlé mais en fait c'est très écrit. Comme Audiard. Essayez de dire du Audiard dans un bistrot, vous verrez, on vous prendra pour un savant !"

"Donc pour "Au revoir là-haut", j'ai vraiment travaillé sur cette illusion de l'oralité. J'ai essayé de soigner les ruptures, le style, pour donner cette impression. Donc la lecture à voix haute est vraiment au cœur de cette préoccupation, de cet effort pour donner l'impression non pas d'un récit intime, mais cette manière de dire, c'est moi qui vous raconte une histoire, en interpellant aussi le lecteur dans le cours du récit. C'est une manière qui m'a beaucoup frappé chez Diderot, qui m'a beaucoup plu aussi, cette facilité, cette liberté prise avec le lecteur, qu'on retrouve aussi chez Aragon. Donc la lecture à voix haute, c'était naturel. J'aime bien installer un contrat tacite avec le lecteur en lui racontant une histoire. C'est le principe de la littérature populaire, qui marche très bien aussi dans le feuilleton."
 
"Je voulais être comédien"

Et c'est aussi pour ça que Pierre Lemaitre a tenu à lire lui-même son texte. "C'est moi qui ai voulu le faire. L'éditeur a essayé de me dissuader. C'est un très gros livre, donc c'était 20 heures d'enregistrement par sessions de 4 heures. On m'a dit, des sessions aussi longues, ça peut poser des problèmes techniques pour un non-professionnel, des problèmes de régularité, de tonicité. Il y a aussi beaucoup de passages dialogués donc ça demande un vrai travail vocal, pour faire vivre les différents personnages. Donc l'éditeur m'a dit tu ne peux pas faire ça. J'ai insisté, je voulais vraiment le faire, je ne doute de rien vous savez… Alors on a fait un essai. Ils ont dit ok et et j'étais très content, d'autant plus content qu'à la fin, il n'y a pas eu un seul raccord à faire !  En fait quand j'étais jeune, j'ai voulu faire du théâtre. Je crois que ça a joué, cette nostalgie du temps où je voulais passer le Conservatoire."

"J'ai redécouvert Proust en courant"

Quand on lui demande pourquoi il a accepté que son roman soit édité en version audio, Pierre Lemaitre fait l'apologie de cette forme d'édition, trop mal connue en France, pense-t-il. "Je ne comprends pas pourquoi le livre audio n'a pas plus de succès en France. C'est incompréhensible. Moi j'écoute beaucoup de livres. J'ai longtemps été marathonien. Un marathon, c'est long, au bout d'un moment qu'est-ce qu'on s'emmerde ! J'ai adoré retrouver Proust en écoutant  les 72 CD  de "La recherche" en courant (ou 75 il faudrait vérifier). Il y a aussi des tas de livres que j'ai découverts à l'écoute. Je ne comprends pas pourquoi ça ne marche pas mieux. Les gens sont dans les transports pendant des heures, les jeunes aussi, les DVD ça leur pourrait leur faire moins peur. Je ne sais pas, c'est sûrement parce que c'est peu connu. Aujourd'hui en plus c'est très bien fait, lu par des comédiens professionnels, avec des inserts musicaux."

Dire au revoir à "Au-revoir là-haut"

L'écrivain confie aussi qu'il a toujours beaucoup aimé lire à haute voix. "Je suis un grand lecteur à voix haute. Donc faire ce livre audio pour moi c'était avant tout le plaisir de lire. J'ai beaucoup lu à voix haute, et notamment à ma femme, et maintenant aussi à ma fille (elle a 4 ans aujourd'hui !). Donc la lecture à voix haute c'est un exercice auquel je me livre avec plaisir. Et puis c'est aussi une manière de dire au revoir au texte. Je ne relis jamais mes romans, juste des petits extraits ici ou là, et celui là ne fait pas exception, et donc là, c'était l'occasion de quitter le texte qui m'a tout apporté."

Ce qu'il a ressenti en lisant son propre roman ? Avant tout du plaisir. "Je ne voudrais pas faire ni de la fierté idiote ni de la fausse modestie. Je ne dirais pas que mon roman est un chef-d'œuvre, mais c'était agréable à lire. J'ai retrouvé les émotions que je cherchais à traduire au moment de l'écriture. Bon il faut dire que je suis bon public, je pleure facilement au cinéma, mais j'ai trouvé du plaisir à lire. Il y a une scène par exemple, celle où Pericourt, le père, réalise qu'il aimait son fils. J'y avais beaucoup travaillé. J'avais fait plusieurs versions, parce que je voulais être sûr qu'elle transmette une émotion, mais sans tomber dans le pathos. En la relisant, je me suis dit, pas mal ! Enfin, comment dire pour ne pas avoir l'air prétentieux, pas mal par rapport à ce que je sais faire... Je me suis dit, là, je suis au taquet, j'ai fait ce que je pouvais faire de mieux (à ce moment-là en tous cas, on verra avec le prochain roman). Par moments, oui, j'ai même lu en oubliant que j'étais l'auteur. Pas avec la naïveté du lecteur qui découvre le texte, mais presque en spectateur, oui.

Peaufiner en lisant à voix haute

Et cet artisan des mots, soucieux du travail bien fait, ajoute qu'une lecture à voix haute a aussi des vertus littéraires. "La lecture à voix haute ne pardonne pas. On voit tous les défauts. En lisant, je me disais, tiens là j'aurais pu raccourcir, ou inverser certaines phrases, ou modifier un paragraphe. Mais on ne peut pas, le livre est écrit. Par contre, on peut faire des corrections à la marge. Stabiliser le texte en quelque sorte. Donc, j'ai pris plein de notes pendant la lecture, pour peaufiner la version poche, qui va bientôt sortir.

"La meilleure version d'un livre, c'est la version poche de toutes façons, c'est la version la plus aboutie. En plus là, le livre est traduit dans 30 langues. Je suis en contact avec les traducteurs qui sont les meilleurs lecteurs. Ils ne laissent rien passer. Ils traduisent donc ils font vraiment une lecture mot à mot du texte. Par exemple, le traducteur hongrois est aussi médecin, donc il m'a fait remarquer que dans une des scènes, il fallait parler de l'œsophage et pas de la trachée ! J'ai corrigé. On s'en fiche mais maintenant que ça a été relevé, je vais le changer pour la version poche." Un peaufinage qui signe la fin d'un travail amorcé il y a bien longtemps.
 
En gestation depuis l'adolescence
 
"Quand j'étais ado, je voulais être écrivain et je m'étais toujours dit que j'écrirais sur la guerre 14, j'étais aimanté par cette guerre. Donc bien des années plus tard, je n'ai pas été surpris de retrouver ce sujet, et d'écrire sur la guerre 14. Le fait que le roman ait été publié en 2014, année de commémoration n'a pas été un calcul. Il aurait du être publié en 2009, c'est mon éditeur de l'époque qui m'a dit d'attendre. De continuer à écrire des polars pour asseoir ma notoriété, pour fidéliser mon lectorat. Il avait raison ! Je me suis remis donc à l'écriture de ce roman en 2011, il se trouve qu'il est sorti fin 2013, mais c'est un hasard, même si on ne peut pas nier que l'inconscient du calendrier a peut-être joué. Mais ce n'était pas calculé pour."

On s'est levés. Pierre Lemaitre a un rendez-vous téléphonique (une autre interview ). En marchant pour aller prendre une photographie, la conversation se poursuit. " Ce qui m'a le plus troublé avec "Au revoir là-haut", c'est l'émotion suscitée par ce roman. Un jour une petite dame est venue me voir avec des photos de son grand-père. Elle m'a dit qu'elle avait pensé à lui et qu'elle avait pleuré, elle m'a dit 'il nous parlait tout le temps de sa guerre et nous on disait Pépé tu nous emmerdes avec ta guerre'. Et là en lisant le livre elle a pensé à lui, et elle a pleuré. C'est pas rien quand même quand on vous dit ça !"

"Proust, hélas ! "

Quand pour finir on demande à Pierre Lemaitre quel est le livre qui a changé sa vie. "Proust, hélas ! Ca fait prétentieux, mais je suis bien obligé de le dire. Proust c'est un océan d'émotions. Je m'y replonge régulièrement". Il montre son smartphone. "Je l'ai même là-dedans et parfois j'ouvre et je relis un petit bout d'Albertine. C'est inépuisable…"
 
Cette fois l'heure de la prochaine interview a sonné. Il est déjà parti quand je lance ma dernière question. Il se retourne. "Le prochain livre ? Surprise !", conclut-il avant de disparaître derrière le monument aux morts de Courbevoie.


Au revoir là-haut Pierre Lemaitre, lu par l'auteur, suivi d'un entretien avec l'auteur (Audiolib - 2 CD - Durée 16h57 - 24 euros). 

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