Erri De Luca est "prêt à aller en prison" pour la liberté d'expression

Par @Culturebox
Publié le 27/01/2015 à 15H44
Erri De Luca (en mai 2010 à Lyon)

Erri De Luca (en mai 2010 à Lyon)

© Andersen Ulf / SIPA

L'écrivain italien Erri De Luca sera en procès mercredi en Italie pour une petite phrase prononcée contre le projet de ligne à grande vitesse entre Lyon et Turin, que ce révolutionnaire revendique au nom de "la parole contraire".

L'auteur de "Montedidio", prix Femina étranger, de "Trois chevaux" ou du "Poids du papillon", vit depuis des années en ermite dans la campagne romaine. Mais cela n'empêche  pas ce citoyen engagé de prendre fait et cause pour les habitants du Val de Susa, une vallée alpine qu'il juge, avec beaucoup d'autres, menacée par cet ambitieux projet ferroviaire franco-italien.
 
Dans son jardin qui s'ouvre sur les collines de la campagne au nord-ouest de Rome, Erri De  Luca, 64 ans, parle comme il l'a toujours fait, en homme libre qui sait la valeur des mots.
 
"La LGV doit être sabotée", a-t-il déclaré en 2013
Dans une interview au site italien du Huffington Post en 2013, il s'est prononcé pour le sabotage de la ligne à grande vitesse Lyon-Turin, dont le chantier est ouvert entre la France et l'Italie. "La LGV doit être sabotée", a-t-il alors déclaré.
 
"Le verbe saboter a beaucoup de sens. Et personne ne peut, même pas un juge, m'empêcher d'employer ce verbe", explique l'écrivain lors d'un entretien avec l'AFP. "Est-ce qu'un ouvrier qui fait grève est condamné parce qu'il sabote la production, bien sûr que non !", affirme-t-il, adossé à un arbre de son jardin, où il a trouvé refuge après, dit-il, "des années de vagabondage".
 
Cet amoureux  de Naples, la ville de sa naissance, n'y vit plus depuis des années. Ce choix  paradoxal par rapport à une grande partie de son oeuvre, où Naples est un personnage à part entière, est à l'image de cet homme aux multiples facettes.
 
"Mes livres n'ont rien à démontrer"
 
Alpiniste chevronné,  Erri De Luca vit à la campagne; militant révolutionnaire, son oeuvre littéraire fait peu allusion à ses combats; non croyant, il passe des heures à traduire l'Ancien Testament de l'hébreu ancien à l'italien. Sa dernière oeuvre publiée est d'ailleurs une traduction du Livre d'Esther.
 
"Non croyant ne veut pas dire athée, j'exclus Dieu de ma vie mais pas de celle des autres", explique-t-il, une fois revenu dans l'unique pièce de la longue maison basse où il a choisi de vivre. "Mes livres racontent des histoires et n'ont rien à démontrer", explique l'auteur de "Tu, mio", du "Jour avant le bonheur" ou encore de "Les poissons ne ferment pas les yeux", autant de récits où l'enfance et la difficulté de la quitter sont omniprésents.
 
Un combat pour le droit à la santé
 
Mais cet ancien ouvrier, qui a conduit des camions chargés d'aide humanitaire à destination de Sarajevo pendant la guerre en 1992, n'a jamais renoncé à son combat citoyen.
 
"Je crois qu'un écrivain, qui a un petit droit d'écoute au-delà de la promotion de ses livres, peut faire quelque chose pour des communautés qui se battent pour leur bon droit", explique-t-il, tout en remettant du bois dans la cheminée, unique source de chauffage pour toute la maison.
 
Ecologiste depuis toujours, Erri De Luca se bat contre la société franco-italienne LTF, à l'origine de la plainte, pour le droit et la santé des communautés alpines en lesquelles il se reconnaît pleinement. Ces montagnes que l'on éventre pour une voie de chemin de fer sont "pleines d'amiante",  explique-t-il.
 
Erri De Luca risque un à cinq ans de prison
 
Pour ce combat, il prend un risque : entre un et cinq ans de prison. Et pas question pour lui de faire appel en cas de condamnation. "Je ferai appel à moi-même. Ça veut dire tenir bon, résister à cette volonté de censure contre la liberté d'expression", assure en français l'écrivain, qui dit "lire" plutôt que parler plusieurs langues, dont le russe ou le yiddish.
 
Son procès devant le tribunal de Turin (nord-ouest) s'ouvre mercredi et Erri  De Luca  affirme qu'il sera présent à l'audience, prêt à aller en prison s'il le faut, plutôt que de renoncer à "La parole contraire", titre du petit livre où il défend dans cette affaire sa liberté d'expression.