"Envoyée spéciale", le roman d'espionnage façon Echenoz

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 19/01/2016 à 15H02, publié le 05/01/2016 à 17H20
Jean Echenoz, Paris - 2010

Jean Echenoz, Paris - 2010

© BISSON/JDD/SIPA

Jean Echenoz publie "Envoyée spéciale" (Minuit), son 16e roman. Un roman de genre, puisqu'il nous embarque avec son style bien à lui dans une épopée d'espionnage rocambolesque qui emporte le lecteur jusqu'en Corée du Nord. Un petit régal de cette rentrée d'hiver.

L'histoire : Constance, jeune femme de 34 ans plutôt oisive, mariée à un musicien qui a connu quelques succès, et "amoureusement insatisfaite", vend son appartement. Un acte qu'elle pose comme une ouverture possible vers une nouvelle vie. En sortant de l'agence immobilière à qui elle a confié le mandat, elle décide de faire une petite promenade dans le Cimetière de Passy. La balade se termine à l'arrière d'une fourgonnette sous la menace d'une perceuse. Constance vient de se faire enlever. Ses ravisseurs : un homme séduisant en bleu de travail (l'homme à la perceuse), qui se fait appeler Victor, et ses deux acolytes, beaucoup moins beaux (et empotés, on s'en apercevra plus tard), l'un "grand, osseux, cou décharné, regard d'Autruche", c'est Christian, et l'autre, "râblé, courtaud, rougeaud, museau de lamantin", se prénomme Jean-Pierre.

Pourquoi Constance a-t-elle été enlevée ? Pourquoi est-elle retenue en captivité dans la Creuse (dans une ferme abandonnée puis dans la cabine d'une éolienne) sous la surveillance (plutôt souple) de Jean-Pierre et Christian ? Pourquoi Lou Tausk, son mari, ne bouge-t-il pas le petit doigt pour faire libérer Constance ? Quels sont les objectifs du général Bourgeaud, le commanditaire du rapt ? Quel rapport tout cela a-t-il avec la Corée du Nord ?

Rythmique

"Envoyée spéciale" est une pièce musicale, rythmée par une intrigue pleine de rebondissements mais surtout par un style. Après "14" en 2012, un roman tranchant, sombre et mélancolique sur la première guerre mondiale, Echenoz revient avec un roman d'espionnage (il avait déjà expérimenté le genre en 1989 avec "Lac") drôle, très bien ficelé et décalé (juste ce qu'il faut).

Le romancier adopte la grammaire du genre, les personnages principaux et secondaires dessinés comme dans un roman de John le Carré. Un roman de genre donc, mais façon Echenoz, en prime son style et ses figures, et sa discrète ironie. Son écriture, teintée de flegme britannique, installe une distance qui donne du relief et de l'intérêt au plus insignifiant détail (comme chez Proust) et une drôlerie appuyée par des chutes de phrases inattendues.

Géographique et cinématographique

"Envoyée spéciale" est aussi un roman géographique, un roman de paysages. De Paris à la campagne française, un détour par la Corée du Nord, et un retour au point de départ, avec son "Envoyée spéciale" Echenoz nous emmène en voyage, et c'est dépaysant.

Comme spectateur du tournage d'un film ou comme témoin, le lecteur est invité à observer le déroulement des événements. Usant du "nous", le narrateur (changeant), se place du côté du lecteur tout en égrenant au fil du récit ses commentaires tantôt techniques tantôt ironiques. Le romancier joue ainsi avec les coulisses de la fiction, ses trucs et ses ficelles, soulignant ainsi constamment le plaisir de raconter une histoire, de vivre une aventure, et de la partager avec son lecteur, qui savoure ce petit régal de la rentrée littéraire d'hiver.
Couverture "Envoyée spéciale", Jan Echenoz (Minuit)
Envoyée spéciale, Jean Echenoz (Minuit, 313 pages, 18,50 €)

Extrait :

Assis à son bureau, le général Bourgeaud était plongé dans un dossier récalcitrant, pestant entre ses dents en surlignant distraitement des passages d'un coup de Panter Small. Il n'a pas semblé prendre conscience d'une présence, cela semblait parti pour durer jusqu'au moment ou Objat, s'éclaircissant rudement la gorge, a fait lever son regard sur ses visiteurs. Voici la personne, mon général, a dit Objat. Sans lui adresser la parole ni même la saluer, le général a longuement considéré Constance de la tête aux pieds, avec un bref détour par son cigarillo. Il était arrivé qu'on l'inspectât ainsi mais il a paru à Constance que cet examen s'effectuait, cette fois sans pensée médicale ni libidinale. Puis, se tournant vers Objat : Vous aviez raison, lui a dit Bourgeaud, je crois qu'elle pourra faire l'affaire.
Je vous demande pardon, s'est impatientée Constance, mais vous parlez de quelle affaire ? C'est très simple, a répondu le général, vous allez déstabiliser la Corée du Nord.