"En finir avec Eddy Bellegueule", l'insoumission en héritage d'Edouard Louis

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 17/01/2014 à 17H21, publié le 17/01/2014 à 17H15
Edouard Louis, auteur auteur de "En finir avec Eddy Bellegueule" (seuil)

Edouard Louis, auteur auteur de "En finir avec Eddy Bellegueule" (seuil)

© John Foley

Edouard Louis signe un premier roman autobiographique et radical, qui raconte sans pathos l'enfance d'Eddy, un enfant "différent" dans un village de Picardie. Violence, racisme, homophobie… Loin du mélo, "En finir avec Eddy Bellegueule" est le récit d'une insurrection, celle d'un grand coup de pied au fond de la piscine pour remonter à la surface, et survivre. Un roman gifle.

L'histoire : Eddy Bellegueule a grandi dans un village de Picardie. Sa famille est pauvre, comme la plupart de celles qui habitent son village. Eddy Bellegueule est un enfant délicat, aux manières qui ne conviennent pas à un monde où être un homme, c'est "être un dur". L'enfant est moqué, maltraité. Il constitue la honte de sa famille. Ici on boit beaucoup, "on parle pas à table, on regarde la télé en silence et en famille", on ne lit pas… Eddy cherche à se conformer. En vain. Reste une seule solution : la fuite.

L'histoire se déroule dans la France d'aujourd'hui. Le père est né en 1967, le fils au début des années 90. On se frotte les yeux. "Nous n'étions pas les plus pauvres", précise pourtant Edouard Louis, même si dans la famille d'Eddy, "un seul faux pas pouvait conduire à l'impossibilité de manger à la fin du mois." L'humidité, la crasse et la télévision allumée plein gaz toute la journée, "le jambon fuchsia et couvert de gras, suitant", voilà pour le décor. La violence des hommes, l'alcool, la soumission des femmes, le racisme. L'impossibilité d'envisager une autre vie : "Personne ne passait le bac dans la famille, presque personne dans le village si ce n'est les enfants d'instituteurs, du maire ou de la gérante de l'épicerie" (Maintenant il va passer son bac l'intello de la famille).

Eddy est inadapté au milieu dans lequel il est né. Il essaie pourtant (Aujourd'hui, je serai un dur) : aller au foot, traîner avec les copains à l'arrêt de bus, sortir avec des filles, prendre des cuites... Mais il n'y arrive pas et c'est finalement la cause de son martyre qui devient la raison de son salut: "Le fait d'aimer les garçons transformait l'ensemble de mon rapport au monde, qui me poussait à m'identifier à des valeurs qui n'étaient pas celles de ma famille".

"Mais tu fous quoi de tes journées si t'as pas la télé"

"De mon enfance, je n'ai aucun souvenir heureux" déclare Edouard Louis en préambule de cette histoire écrite à la première personne. Il déroule implacablement son récit, sans haine, sans complaisance. La simple description des faits construit un récit féroce. La langue, limpide, en souligne la violence.

Cette violence passe par le langage. Edouard Louis en fait une démonstration magistrale. Les phrases qu'il a entendues pendant toute son enfance sont juxtaposées au récit, telles quelles, simplement écrites en italique. Le procédé fonctionne parfaitement. Les paroles sautent à la figure, chaque fois. Sonnent comme des claques (C'est un mec oui ou merde ?).

Parfois on se surprend à rire, comme on rirait devant un sketch des Deschiens. Mais on s'arrête vite. Ceci n'est pas un sketch. C'est la vraie vie d'Edouard Louis. C'est la vraie vie de milliers de Français dans certaines zones sacrifiées de France, où l'ascenseur social relève du miracle, où la pauvreté n'a rien de romantique, comme le raconte si bien Edouard Louis. 

Il a dirigé aux Presses Universitaires de France "Pierre Bourdieu. L'insoumission en héritage". On comprend mieux après la lecture de son premier roman que le sujet de la reproduction sociale l'intéresse.

Ce roman a de grandes chances de toucher "les mentalités et les inconscients" et pourra, comme l'espère son auteur avec Sartre, "devenir un instrument collectif d'émancipation". Edouard Louis a 21 ans. "En finir avec Eddy Bellegueule" est une claque. 
En finir avec Eddy Bellegueule
En finir avec Eddy Bellegueule d'Edouard Louis (Seuil - 220 pages - 17 euros).

Extrait
Mes parents appelaient ça des airs, ils me disaient Arrête avec tes airs. Ils s'interrogeaient Pourquoi Eddy il se comporte comme une gonzesse. Ils m'enjoignaient : Calme-toi, tu peux pas arrêter avec tes grands gestes de folle."
(...)
Sur l'autre chaîne il y avait un homosexuel qui participait à une émission de téléréalité. C'était un homme extraverti aux vêtements colorés, aux manières féminines, aux coiffures improbables pour des gens comme mes parents. L'idée même qu'un homme aille chez le coiffeur était mal perçue. Les hommes se faisaient tondre par leur femme, ils n'allaient pas au salon de coiffure. Il les faisait beaucoup rire –toujours les rires- à chacune de ses prises de parole Ah ! Celui-là, il fait du vélo sans selle. J'aimerais pas ramasser la savonnette à côté de lui. Lui, pédé? Plutôt se faire enculer. L'humour qui à certains moments cédait la place au dégoût Faut les pendre ces sales pédés, ou leur enfoncer une barre de fer dans le cul. C'est à ce moment où ils faisaient des commentaires sur l'homosexuel de la télévision, que je suis rentré du collège".

Édouard Louis a 21 ans. Il a déjà publié "Pierre Bourdieu : l'insoumission en héritage" (PUF, 2013). Il étudie les sciences sociales et la philosophie à l'Ecole normale supérieure. "En finir avec Eddy Bellegueule" est son premier roman.