"Emmaüs", un roman troublant et singulier d'Alessandro Baricco

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 07/11/2012 à 17H26
Alessandro Baricco, romancier, musicologue et homme de théâtre italien, auteur d'"Emmaüs" (Gallimard, Du Monde Entier)

Alessandro Baricco, romancier, musicologue et homme de théâtre italien, auteur d'"Emmaüs" (Gallimard, Du Monde Entier)

© Martial Trezzini/AP/SIPA

Le romancier italien, Alessendro Baricco, auteur de "Soie", "Novecento : pianiste" ou "Océan mer", publie" Emmaüs" (Gallimard), un roman étincelant sur la puissance de la vie, le fardeau du passé et des croyances religieuses et sur les choix possibles qu'offre (ou pas) l'existence à l'aube de l'âge adulte.

L’histoire : quatre garçons (Luca, Bobby, Le Saint et le narrateur) et une fille (Andre). Ils ont tous entre 16 et 17 ans. Les garçons sont amis, jouent dans un groupe de musique pour animer les offices de l’Eglise de leur quartier et proposent leurs services aux vieux de l’hôpital (qu'ils appellent "les larves"). Ils sont catholiques, ont grandi dans un monde où "les familles croient aux bienfaits des habitudes et des horaires", où "le corps féminin est l’objet d’un refoulement systématique", où "le plaisir n’intervient pas", et où "la beauté est juste un accident, nécessaire, mais à dose minime". Quant au sexe, n’en parlons pas. Dans le monde des quatre garçons, on vit dans le bonheur des certitudes (en apparence), en attendant l’instauration du Règne.

Il y a un autre monde, "silhouettes à l’horizon", dont on ne sait pas grand-chose, sauf que ceux qui l’habitent ne croient pas, "apparemment ils ne croient en rien", vivent dans une certaine "familiarité avec l’argent", sans doute sont-ils "simplement riches". Ils ne sont pas honnêtes ni prudents, n’ont ni pudeur ni honte. La fille, Andre, est des leurs. "Elle est, naturellement, très belle, ils le sont presque tous dans ce monde-là, mais il faut dire qu’elle l’est d’une manière particulière, et sans le vouloir. "Aux yeux des quatre garçons, elle incarne la liberté et la luxure. Elle les inquiète et les fascine.

Le déchaînement des passions

Le monde des quatre garçons est concentré dans un "nous" qui embrasse et les hommes et les principes, leur vie, et même Dieu. Une entité indestructible et éternelle, croient-ils. Ils ont dix-huit ans mais comme le dit le narrateur au milieu du gué, "déjà le bonheur a la saveur du souvenir". Car on s’en doute, le frottement des quatre garçons avec la troublante Andre va fissurer leur bel édifice, sans que rien ni personne ne puisse rien y faire, jusqu’à la perdition ou la mort.

Les quatre garçons n’ont pas été préparés, héritiers d’une "incapacité au tragique". Dans leurs familles catholiques, on a l’habitude de taire les douleurs, de réprimer la tristesse, et même d’accepter d’instinct "les déviances comme un complément inattendu au protocole de la normalité" (les curés peuvent glisser leurs mains entre les cuisses des jeunes garçons, pas la peine d’en parler à la maison).

La passion entre dans la vie des quatre garçons par effraction. Ils ont beau s’en défendre, tenter de repousser la vitalité de ses assauts, rien n’y fait. Chacun plonge, à sa manière. Arrive alors ce qu’ils redoutent le plus, la perte de la foi, "une sorte d’éclipse totale" (c’est leur cauchemar). Du "nous", ils passent au "je", se retrouvant seuls, dans "une solitude qui porte en germe les désastres."

Andre présente une image de la femme à la fois moderne et tragique. Seule, elle assume sa sexualité et sa maternité, figure féminine inquiétante qui rejoint étrangement l’icône de la Madone, cette beauté unique qui "réunit tous les contraires, tous les opposés".

Le mythe de la caverne appliqué au dogme religieux

Le narrateur s’en sort, blessé mais vivant et métamorphosé. Impossible pour lui de remonter le temps, de revenir en arrière, tant se sont déplacées les "frontières de sa perception". Ce n’est pas le monde qui a changé, mais la manière dont il le regarde désormais. "Nous sommes tout" et par conséquent il n’y a pas d’avant et d’après Andre. Les saints et saintes n’existent pas. Il faut se débrouiller avec ça. "Emmaüs" n’en reste pas moins l’histoire d’une révélation, Baricco suggérant que le message des textes religieux peut s’entendre au delà des dogmes et que la meilleure arme reste l’acceptation de la vie dans son entier, comme "une noble obligation", dont il s’agit de "s’acquitter avec dignité et intégrité." Chacun seul en soi-même, au-delà de cette "tendance à penser que notre vie est, avant tout un fragment conclusif de la vie de nos parents."

Cette histoire  se déroule dans les années 70 et peut aussi se lire comme une allégorie de Mai 68, Andre en incarnation de la Révolution des mœurs. Une révolution où le socle des croyances est ébranlé, où se meurt le ciment d’une communauté, une révolution dont les bouleversements jettent les plus fragiles dans le désarroi et les plus fervents dans la folie. Une révolution qui amène à "accepter qu'en l'absence de sens, le monde tourne quand même, et que dans les acrobaties d'une existence sans coordonnées, il y a une beauté, voire une noblesse, parfois, que nous ignorons – comme une possibilité d'héroïsme à laquelle nous n'avons pas pensé, l'héroïsme d'une vérité parmi d'autres."

"Emmaüs" est un roman singulier, à part dans l’œuvre d’Alessandro Baricco. Il y aborde des thèmes qui lui sont chers dans une forme moins onirique, plus directe, plus profonde aussi. Baricco abandonne le conte (l’âge peut-être ?) et donne avec "Emmaüs" un grand roman naturaliste et sensuel, qui laisse dans son sillage une lumière persistante.

Emmaüs, Alessandro Baricco, traduit de l'Italien par Lise Caillat (Gallimard, Du Monde Entier) 135 pages / 15,90 Euros


[ EXTRAIT ]

"Toute sa splendeur réside dans son visage – la couleur de ses yeux, l'angle saillant de ses pommettes, sa bouche. Il ne semble pas nécessaire de regarder autre chose – son corps est simplement une façon d'être, de prendre appui, de s'en aller – c'est une conséquence. Aucun de nous ne s'est jamais demandé ce qu'il  y avait sous son pull, il n'est pas urgent de le savoir, et cela nous plaît. C'est suffisant, pour tout le monde, cette façon qu'elle a de bouger, à chaque instant – une élégance héritée de gestes et de murmures, prolongement de la beauté. A notre âge, personne ne contrôle vraiment son corps, on marche avec l'hésitation du poulain, nos voix ne sont pas les nôtres : mais elle semble déjà vieille, tant elle connaît, de chaque attitude, les nuances, d'instinct. Bien sûr les autres filles tentent d'imiter ses gestes, ses intinations, mais elles y arrivent rarement, restant dans la construction quand, chez elle c'est un don la grâce. Dans sa façon de s'habiller comme de se tenir à chaque instant."