Elections à Haïti : en colère, le romancier haïtien Lyonel Trouillot dénonce une "mascarade"

Par @Culturebox
Publié le 22/01/2016 à 09H55
L'écrivain haïtien Lyonel Trouillot en 2010

L'écrivain haïtien Lyonel Trouillot en 2010

© PHILIPPE DESMAZES / AFP

"Voter? J'ignorais qu'il y avait une élection présidentielle en Haïti". Le poète et romancier haïtien Lyonel Trouillot retournera en Haïti dimanche mais n'ira pas voter pour des élections qu'il qualifie de "mascarade".

"Pour le peuple haïtien il n'y aura pas d'élections"

"Seule la communauté internationale et l'exécutif haïtien parlent de la tenue d'élections en Haïti", explique à l'AFP l'écrivain haïtien, de passage à Paris pour présenter son roman "Kannjawou" (Actes Sud). "Pour le peuple haïtien, pour les organisations politiques haïtiennes, il n'y aura pas d'élections. D'ailleurs ce sont des élections avec un seul candidat. Qu'ils fassent seuls leur mascarade", poursuit l'écrivain qui affirme être "sur la ligne de la majorité des Haïtiens".

Le second tour de l'élection présidentielle est prévu dimanche en Haïti mais il sera boycotté par l'opposition. Un seul candidat, celui du pouvoir, sera en lice. Au premier tour du scrutin présidentiel, le 25 octobre, Jovenel Moïse, le candidat du pouvoir avait recueilli 32,76% des voix, contre 25,29% pour Jude Célestin, des résultats qualifiés de "farce ridicule" par M. Célestin.

Ce dernier a annoncé qu'il ne participerait pas au scrutin et depuis deux mois l'opposition dénonce "un coup d'Etat électoral" fomenté par le président Michel Martelly, qui ne peut pas prétendre à un deuxième mandat consécutif en vertu de la Constitution.

"Je ne vois pas comment les appeler autrement qu'armée d'occupation"

Dans son roman, Lyonel Trouillot, un des écrivains haïtiens les plus en vue, fait le portrait d'une génération désenchantée qui vit sous "l'occupation" de soldats étrangers. Ses cinq principaux personnages rêvent en vain d'avenir dans le misérable quartier de la rue de l'Enterrement, à Port-au-Prince, proche du grand cimetière "où même les morts doivent lutter pour se trouver une place".

La Minustah (la mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti, ndlr) ce sont des troupes étrangères avec des contingents venant de différents pays. Je ne vois pas comment les appeler autrement qu'armée d'occupation

soutient le romancier. "C'est la perception de la majorité des Haïtiens", ajoute-t-il.

Lyonel Trouillot dénonce "l'obsession de prolonger un processus pourri qui n'est que parodie et mascarade de la part de la communauté internationale et de l'actuel exécutif haïtien". Il fustige "l'influence très négative que les puissances occidentales ont pu exercer sur la réalité haïtienne".

Dans le roman, un de ses personnages affirme : "nous sommes dans un présent dont nous ne sommes pas les maîtres". "C'est un personnage qui parle mais c'est bien la réalité, c'est le sentiment de la majorité des Haïtiens", dit Lyonel Trouillot. "Cela fait quand même à peu près une dizaine, voire une douzaine d'années, que toutes les décisions politiques haïtiennes sont prises pratiquement sous le diktat de cette nébuleuse qu'on appelle la communauté internationale", déplore-t-il.

"L'idée d'un bonheur à venir pour les Haïtiens existe encore"

Mais Lyonel Trouillot refuse de se laisser enfermer dans le désespoir. "Il n'y a pas que malheur et chagrin", insiste-t-il. Dans la culture populaire haïtienne, "Kannjawou", le titre de son roman, désigne la fête, le partage.

"L'idée d'un bonheur à venir, d'une vie plus juste et plus belle pour l'ensemble des Haïtiens existe encore (...) On le voit dans la littérature, dans certaines actions politiques, dans certaines formes d'activisme social."

"Je ne dirai pas que nous sommes en situation de désespoir. C'est un pays qui veut vivre et cherche des stratégies pour s'ouvrir à la vie", poursuit le romancier. Il aimerait que les citoyens français demandent des explications "sur la politique que la France mène en Haïti ou la politique qu'elle cautionne". "Nous subissons les conséquences (de cette politique) mais c'est un problème moral pour la société française", estime l'écrivain.