"Demande, et tu recevras" de Sam Lipsyte : un Houellebecq à l'américaine

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Publié le 07/05/2015 à 17H14
Sam Lipsyte, auteur de "Demande, et tu recevras" (Monsieur Toussaint Louverture)

Sam Lipsyte, auteur de "Demande, et tu recevras" (Monsieur Toussaint Louverture)

© Ceridwen Morris

Encore une petite pépite publiée par les éditions Monsieur Toussaint Louverture, "Demande, et tu recevras", de Sam Lipsyte, récit à la première personne d'un looser quadragénaire bedonnant, qui essaie de surnager dans un monde de gagnants. Ce roman à la fois hilarant et désespérant exhale un parfum houellebecquien. En version américaine.

L'histoire : Milo Burke, la petite quarantaine, se fait virer de son boulot de chasseur de mécènes pour le compte d'une université sans envergure, un travail pour lequel il n'est pas très doué. Il a laissé derrière lui ses ambitions artistiques (plus jeune, il se rêvait peintre) et sa vie de couple a pris un mauvais pli. Son fils Bernie, 4 ans, souvent perché sur les épaules de son père, tient des discours hilarants. C'est dans cette ambiance de marasme que réapparaît dans sa vie un ancien copain de fac, Purdy, un fils de famille dont la fortune intéresse ses anciens employeurs. Milo pourrait retrouver son travail grâce à lui et se trouve embarqué dans une aventure qui fait resurgir le passé et le fils caché de son ami, un vétéran qui déjà privé de son père, l'est aussi de ses jambes (les prothèses sont surnommées "fillettes").

La société post Mai 68

"Demande, et tu recevras" est le deuxième roman de Sam Lipsyte publié en France, après "Douce Amérique" (Calmann-Lévy, 2007). Le romancier américain y met en scène un personnage houellebecquien, ultra lucide sur le monde qui l'entoure tout en étant incapable de s'y adapter. Un monde où  il est bon de réussir sa carrière, sa vie de couple, sa vie de famille, et où "tout ce que les gens désirent, c'est rester seuls devant leur écran pour pouvoir se gratter le cul et se renifler les doigts en paix, tout en échangeant des bordées d'injures avec d'autres formes de vie dans le même état de déliquescence qu'eux"… Mai 68 est passé par là, il est donc de bon ton de considérer avec décontraction la relation extraconjugale de sa propre femme avec un collègue homosexuel et avec bienveillance la nouvelle idylle de sa propre mère avec Francine.

Petites misères du quotidien et grandes tragédies

On se régale des descriptions sans concession du monde contemporain, et de ceux qui le peuplent, leurs vies faites de grandes tragédies et de petites misères du quotidien. Sam Lipsyte décrit aussi bien les écoles alternatives, la nourriture bio ou les bars branchés, que les conséquences de la guerre ou des dysfonctionnements familiaux sur l'âme humaine, la mort du désir ou les désillusions venant avec le temps. On y lit aussi -et c'est très rare dans la littérature- les états d'âme d'un jeune père. Dans ce domaine Milo s'en sort plutôt bien, tandis que tous les personnages masculins du roman, y compris lui-même, ont un père défaillant.

Le personnage est houellebecquien. Le style aussi. Une très haute dose d'humour parcourt les pages de ce roman. Langage direct, dialogues parfaitement maîtrisés. On y retrouve ce mélange de drôlerie et de mélancolie, de tendresse et de méchanceté. A découvrir !
Couverture "Demande et tu recevras" Sam Lipsyte (Monsieur Toussaint Louverture
Demande, et tu recevras Sam Lipsyte, traduit de l'anglais (Etas-Unis) par Martine céleste Desoille (Monsieur Toussaint Louverture – 416 pages – 23 euros)

Extrait

"Purdy m'avait donné rendez-vous dans un restau grill tendance de Tribeca, où les appliques murales futuristes ressemblaient à des viseurs lasers. Ici, les serveurs coupaient  la bidoche à votre place, parce que c'était nous le maillon faible de l'espèce. L'immense salle était à la fois intime et caverneuse, le genre d'endroit que j'allais plus tard décrire à Maura comme "délicieusement tamisé". Il faut préciser qu'après quelques bourbons, j'étais moi-même délicieusement tamisé.
Bien que n'étant pas particulièrement en appétit, je me jetai sur mon entrecôte avec une frénésie légèrement déplacée. Parfois, quand j'étais en présence d'un plat que je ne pouvais pas m'offrir, je perdais complètement les pédales. Je rongeais les os, suçais la graisse et lorsque mon vieux pote se leva pour aller faire un tour aux toilettes, j'en profitai pour lui chiper un bout de steak qu'il n'avait pratiquement pas touché et engloutir par la même occasion quelques pommes de terre au romarin. J'étais persuadé qu'il ne remarquerait rien, sauf s'il avait préalablement compté ses patates. Ce qui n'était pas exclu : dans son milieu, on recevait une éducation qui prédisposait à ce genre de bassesse."