"De nos frères blessés", poignant portrait de Fernand Iveton, guillotiné pour l'exemple à Alger en 1957

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 02/06/2016 à 15H25, publié le 02/06/2016 à 10H37
Le romancier Joseph Andras

Le romancier Joseph Andras

© S. Rezvan

Ouvrier, communiste et militant de l'Algérie indépendante, Fernand Iveton avait tous les défauts aux yeux de la justice coloniale. En cent trente pages qui nous broient le coeur, Joseph Andras retrace la vie et la mort du seul Européen exécuté outre-Méditerranée sur décision d"un tribunal, pendant la guerre d'Algérie. En creux, un vibrant réquisitoire contre la France de Guy Mollet.

Qui se souvient de Fernand Iveton  ? Il fut pourtant le seul "Européen" condamné à mort pour "terrorisme" pendant la guerre d'Algérie. C'est son histoire que le romancier Joseph Andras raconte ici, en cent-trente pages déchirantes.

Ouvrier et communiste, Fernand grandit au Clos-Salembier, dans un quartier populaire d'Alger, où se mêlent populations arabe et européenne de milieux modestes. Né en 1926, il n'a pas vingt ans quand "des milliers de musulmans" sont massacrés à Sétif et Guelma. Ils fêtaient la Libération, croyant, à tort, que c'était aussi la leur. Hommes, femmes enfants, l'armée tire sur "tout ce qui bouge pour écraser la contestation". A Fernand qui les interroge et les écoute, ses voisins arabes racontent "des histoires à ne plus dormir. Des gens brûlés vivants avec de l'essence, les récoltes saccagées, les corps balancés dans les puits, comme ça, on les prend on les jette".  Cette injustice là, il ne la supporte pas.

Mais il aime aussi la vie, et l'amour. C'est en métropole, où il est soigné quelques mois pour une tuberculose qu'il rencontre sa future femme, Hélène. Une jolie blonde née en Pologne, pommettes hautes, "poignets comme de la verrerie de nantis" et yeux  d'un "bleu d'ailleurs", un "bleu chien-loup qui vous farfouille le coeur sans demander la moindre permission".

Torturé à l'électricité pendant des heures

En Algérie, tous deux forment un couple heureux, et acquis à la cause de l'indépendance. En 1955, Fernand Iveton rejoint l'organisation militaire du Parti communiste algérien. Aux côtés du FLN, il veut se battre pour une Algérie qui accorderait enfin à tous les mêmes droits. 

Hostile aux attentats aveugles et meurtriers, il accepte néanmoins de poser une bombe dans son usine de gaz, après la fermeture, dans un endroit isolé où personne ne serait blessé. Il est repéré et dénoncé par un contremaître. Désamorcée, la bombe ne fera ni victimes, ni dégâts. De toute façon, de l'aveu d'un expert convoqué au tribunal, elle n'aurait pas "fait de mal à une grosse mouche".

Guillotiné aux cris de Vive l'Algérie !

Torturé des heures à l'électricité, il finit par lâcher trois noms, le plus tard possible. Le reste du réseau, tente-t-il de se rassurer, a eu le temps de fuir.  Après un expéditif procès devant la justice militaire, il est condamné à la peine capitale. Les avocats entament les recours, puis les demandes de grâce auprès du trio Coty (à l'Elysée), Mollet (président du Conseil) et Mitterrand (garde des Sceaux). Sans succès: le tourneur Iveton n'a ni soutiens, ni relais dans les milieux politiques et intellectuels. Si des sections syndicales de la CGT se mobilisent, l'Humanité et le PCF ne plaident sa cause que du bout des lèvres. 

Le 11 février 1957 , Fernand Iveton est réveillé à l'aube et conduit à la guillotine. Pour vaincre sa peur, il "hurle dans les couloirs : Tahia El Djazaïr ! : Vive l'Algérie !". Et toute la prison de clamer avec lui : "Tahia El Djazaïr !". Sa tête tombe à cinq heures dix. Il a trente ans à peine.

Le mystère Andras

Dans ce portrait au cordeau d'un ouvrier broyé par l'ordre colonial, ni emphase ni misérabilisme. Mais un récit empathique, nerveux et inspiré, sous la plume d'un romancier inconnu. Car on ne sait rien de "Joseph  Andras" - un pseudonyme- sinon qu'il vivrait en Normandie, voyagerait régulièrement à l'étranger et serait né, selon son éditeur, en 1984 (année orwellienne). Actes Sud fournit obligeamment la photo qui illustre cet article, signée S.Rezvan, dont Google ne connaît que ce compte Facebook.

Joseph Andras a refusé le prix Goncourt du premier roman qui lui était attribué, sans se déplacer. S'agit-il d'un écrivain célèbre se faisant passer pour un primo-romancier ? Le Monde a mené son enquête, suivant notamment la piste Kamel Daoud, sans en tirer de conclusions. Un indice ? L'auteur a choisi de se présenter au lecteur sous le prénom "Joseph", "comme le charpentier [le père de Jésus] ou comme le petit père des peuples [Staline]", écrit-il à propos d'un de ses personnages. Restons sur ce mystère et contentons-nous de noter qu'un autre romancier Actes Sud, Jérôme Ferrari, avait déjà publié un court roman saisissant sur la torture à Alger en 1957 ("Où j'ai laissé mon âme", 2010).

A en croire Roland Dumas (cité dans la postface), c'est, entre autres, le tenace remords d'avoir approuvé l'exécution de Fernand Iveton qui a conduit François Mitterrand à abolir la peine capitale, en 1981. Chaque fois que le nom d'Iveton était prononcé, affirme l'historien Bernard Stora, l'ancien président de la République était pris d'"un malaise terrible, qui se transformait en éructation". A cette éructation, Andras a substitué ce bel hommage qui doit beaucoup, comme rappelé à la fin du livre, aux travaux de Jean-Luc Einaudi, pionnier de la mémoire de la guerre d'Algérie.

"De nos frères blessés" de Joseph Andras
Actes Sud, 17 euros, 146 pages