"Dans l'ombre de la lumière", l'anti-"Sermon sur la chute de Rome"

Par @AnneBrigaudeau
Publié le 07/01/2013 à 14H01
Les ruines de Carthage

Les ruines de Carthage

© JEAN-PAUL GARCIN / PHOTONONSTOP

L'ombre de Saint Augustin hante la littérature française. Elle a valu à Jérôme Ferrari le Goncourt 2012 pour son Sermon sur la chute de Rome (allocution prononcée par l'évêque d'Hippone après la prise de Rome par les Vandales). Loin de ce prêtre tonnant, "Dans l'ombre de la lumière", somptueux roman signé Claude Pujade-Renaud, offre le portrait d'un Augustin tourmenté et amoureux.

Si Saint-Augustin (354-430) fascine depuis dix-sept siècles les philosophes occidentaux, qui se soucie de sa compagne, évoquée en quelques lignes dans Les Confessions ?

La romancière Claude Pujade-Renaud, qui publie début janvier Dans l'ombre de la lumière (chez Actes Sud). Un roman lumineux où la vie de l'évêque d'Hippone est retracée par celle qui fut pendant quinze ans sa compagne avant d'être répudiée. 

Une Carthage méditerranéenne et multi-religieuse

Dans une Carthage méditerranéenne et sous influence religieuse multiple (si le christianisme tend à s'imposer, les dieux romains résistent), Elissa (ainsi la nomme l'écrivain) rencontre Augustin, venu de Thagaste (en actuelle Algérie) poursuivre ses études.  De leur union naît un fils, Adeodatus ("donné à Dieu") et l'amour dure quinze ans avant la séparation, à Milan.

De retour à Carthage, Elissa se souvient, douze ans plus tard et à la première personne, de ces années heureuses. Et va, tout au long du livre, guetter les nouvelles et parfois les prêches d'Augustin, qui reviendra, lui aussi, sur sa terre natale.

Elissa et Augustin, la romancière les imagine manichéens, secte syncrétique plus subtile que l'image qui en est restée.

A l'Augustin sensuel de Carthage succède l'Augustin tourmenté d'Italie

Brillant rhéteur, le jeune Augustin, soucieux de son avenir, va rejoindre l'Italie. Puis - sous l'influence de son étouffante mère, Monnica, qui le suit jusqu'en Italie ?- quitter Elissa dans la perspective d'un beau mariage, auquel il renonce après sa conversion au christianisme.

A l'Augustin sensuel de Carthage succède l'Augustin tourmenté d'Italie, puis l'homme d'église, bientôt évêque d'Hippone (actuelle Algérie).

Loin du prophète en surplomb, l'évêque d'Hippone livré dans son contexte 

De cet homme là, changeant, multiforme, hanté par la question de la grâce, dialecticien hors pair, Claude Pujade-Renaud fait un portrait exceptionnel, dont les angoisses font écho à celles de l'empire romain à l'agonie. Repoussés, les Vandales reviennent à l'assaut, toujours plus nombreux, toujours plus combatifs, toujours plus proches ...

Sous le regard malheureux et fasciné de son ancienne concubine - génial artifice de romancière, voici l'évêque d'Hippone livré dans son contexte, son histoire, ses tourments intimes, loin du prophète en surplomb dont les propos scandent le dernier roman de Jérôme Ferrari, couronné du Goncourt 2012.

Sous une plume fluide et élégante -elle aussi touchée par la grâce, l'interrogation court du début à la fin de ce  roman passionnant et enchanteur: que reste-t-il quand tombent les empires ? Le goût de la chair, la brillance des fruits, et le scintillement de la mer. Lisez Claude Pujade-Renaud.

Dans l'ombre de la lumière de Claude Pujade-Renaud
(Actes Sud, 21,80 euros, en librairie à partir du 9 janvier)