"Comment j'ai appris à lire": la déclaration d'amour d'Agnès Desarthe aux livres

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 02/07/2013 à 19H47, publié le 02/07/2013 à 19H30
"Comment j'ai appris à lire" Agnès Desarthe (Stock)

"Comment j'ai appris à lire" Agnès Desarthe (Stock)

© Laurence Houot / Culturebox

Avec "Comment j'ai appris à lire" la romancière Agnès Desarthe remonte le fil de son histoire avec les livres et se lance pour cela dans une épopée introspective. Passionnant. Et drôle.

L'histoire : début des années 70. Agnès, 5 ans, entre à l'école primaire du 13ème arrondissement à Paris. Jusqu'ici tout va bien, sauf qu'après une journée dans l'école des filles, on amène l'enfant dans celle, mitoyenne, des garçons, sans explication, la contraignant à expérimenter les débuts de la mixité d'une drôle de manière : "quatre filles dans un établissement qui compte dix classes exclusivement masculines". Agnès apprend très vite à lire "C'est tellement facile" se rappelle-t-elle, qu'elle ne comprend pas pourquoi on l'encourage ou qu'on la félicite. La fillette n'a aucun problème avec la lecture mais constate rapidement qu'elle a un problème avec les livres : elle les rejette, ne parvient pas à comprendre ce dont ils parlent. Elle décide donc qu'elle n'aime pas lire. Cela ne l'empêche pas d'écrire des histoires, (elle se rêve écrivain, regarde "Apostrophe" pour se préparer à sa carrière de romancière), ni d'être une excellente élève et sans avoir quasiment jamais lu un livre de sa vie, d'entrer au lycée Henry IV puis en hypokhâgne et en Khâgne.

"Manger la France"

Agnès Desarthe opère un  retour sur elle-même. A la manière d'un archéologue (ou d'un psychanalyste), elle essaie de comprendre ce qui se cache derrière une phrase toute simple, "je n'aime pas lire", qui a hanté les vingt premières années de sa vie. Cette introspection l'amène à ses origines familiales : un père qui a grandi en Lybie, puis en Algérie et une mère née en France de parents russes, parlant aussi le yiddish et le roumain, dont la famille a péri dans les camps. La langue française est "contaminée" par l'exil et pour la petite Agnès, le français est la "langue d'arrivée, avec toutes les souffrances et les humiliations que ce terme suppose dans mon imaginaire". 

Elle ressent la lecture des œuvres françaises classiques comme une volonté de lui faire "manger la France", une France que son imaginaire d'enfant n'aime pas, celle de la guerre et de la déportation côté maternel, celle de la décolonisation, les "sales arabes" et les "têtes de bougnoules" côté paternel. "D'où lit-on?" Agnès Desarthe a partiellement répondu à cette question, car il y a encore autre chose, plus délicat encore à démêler, "car tout est figé dans la confusion, mélasse de la mémoire qui englue, paralyse."

"Apprendre à lire c'est apprendre les garçons"

Et cette chose, c'est la peur des garçons, qu'elle découvre en relisant son propre récit, celui de l'entrée à l'école primaire, "l'effroi ressenti par une fillette de cinq ans lorsqu'elle constate que dans la cour, il n'y a que quelques petites de son âge noyée dans une marée de garçons dont les plus grands ont jusqu'à treize ou quatorze ans". Dès lors, apprendre à lire c'est apprendre les garçons, et "apprendre les garçons c'est devenir une proie", comme sa mère la proie des nazis. "C'est ainsi que se télescopent les évènements dans la tête des enfants, car ils n'opèrent pas de hiérarchie entre la grande et la petite histoire, n'ont aucun moyen de rationaliser, de relativiser".

Humour et poésie

Agnès Desarthes déroule son récit avec humour, et c'est d'ailleurs ce qui semble l'avoir sauvée de ce féroce dilemme. L'humour, les calembours, la poésie, et la traduction, voilà  ses outils pour mettre à distance la terreur. Son récit transpire la passion pour les livres et la littérature. Elle y montre comment elle se débrouille avec ses amours contrariées, en les contournant, avec les livres "exceptions", qu'elle lit en cachette : Gotlib, Duras, Faulkner, Vian, Camus…  et les autres, ceux qui ouvrent les portes (Isaac Bachevis Singer), ceux qui l'ennuient et qu'elle relit avec plaisir plus tard, une fois débloquée, (savoureux commentaires sur "Madame Bovary").

Avec "Comment j'ai appris à lire", Agnès Desarthes rend un magnifique hommage à la lecture, "qui est à la fois le lieu de l'altérité apaisée et celui de la résolution, jamais achevée, de l'énigme que constitue pour chacun sa propre histoire".

Comment j'ai appris à lire Agnès Desarthe
(Stock - 173 pages -17 euros).

Extrait
"Je me rappelle, dans un premier temps, avoir énormément apprécié son poids : une plume dans la main, presque rien ; puis son titre : Le ravissement de Lol V. Stein. J'aime le miroitement du mot ravissement, je le vois comme les reflets désordonnés que jette sur l'eau d'une rivière le soleil piégé par les mailles serrées et mouvantes des arbres touffus du printemps. Je le vois comme un objet, séparé de toute signification. J'ignore pourquoi. Je me le répète avec volupté."

Agnès Desarthe
Agnès Desarthe

Agnès Desarthe

© ALIX WILLIAM/SIPA
Née à Paris le 3 mai 1966, elle est la fille du pédiatre Aldo Naouri. Agrégée d'anglais, elle débute comme traductrice, puis commence à écrire en 1992 des ouvrages pour les enfants et les adolescents, avant d'écrire pour les adultes.  Elle est l’auteur d’ "Un secret sans importance" (1996, Prix du livre Inter), "Mangez-moi", "Le Remplaçant", "Dans la nuit brune" (2010, Prix Renaudot des lycéens) et "Une partie de chasse", tous parus aux Editions de L’Olivier. Elle continue à traduire des ouvrages pour la jeunesse (Sandak, Lowry) et des romans et des essais Virginia Wolf, Cynthia Ozick, Jay Mc Inerney).
Agnès Desarthe / Eclectik - France Inter - Rebecca Manzoni