"Ce qui nous sépare", premier roman virtuose d'Anne Collongues

Par @AnneBrigaudeau
Publié le 05/04/2016 à 11H30
Anne Collongues

Anne Collongues

© Ori-Bahat

Dans le RER qui traverse Paris et file vers le Nord-Ouest, sept personnages sont saisis à un point de basculement de leur existence, tandis que leurs pensées se bousculent dans ces minutes suspendues. Un roman habile, choral, dont le rythme s'accélère sur cent soixante-dix pages, à la poursuite du destin de chacun.

"Ce qui nous sépare" : joli titre pour un roman-voyage qui démarre avec la course folle de Marie, décidée à tout prix à "monter dans le RER qui vient d'arriver". Désormais, plus rien ne compte que ce moyen d'arriver ailleurs. Pour elle comme pour ses voisins, qu'elle côtoiera sans les voir. 

Qui choisir dans cette émouvante galerie de portraits ? 

Dans cette émouvante galerie de personnages rassemblés par le hasard d'un train de banlieue, qui choisir ?  La jolie Marie, trop jeune mère débordée dont le couple se délite ? Alain, Parisien de fraîche date, qui a fui cette Provence qu'il aimait tant, après une nuit de malheur ? Le jeune Chérif, qui craint de subir un règlement de comptes, dans la cité où il rentre ?  L'Israélien Liad, qui a choisi d'oublier ses trois ans passés à l'armée en venant - curieuse idée- visiter la région parisienne sous la grisaille plutôt que la Thaïlande sous le soleil ? Ou "Cigarette", surnom de cette fumeuse quadragénaire qui se rémémore un si lointain amour, un soir de concert rock ? 

Un premier roman tout en fluidité 

A quoi tient la magie de ce premier roman, tout en en fluidité ? Comme dans certains films américains, à la tension qui habite chaque personnage saisi à un moment crucial. Marie comme Alain commencent un "après" dans leur vie. Comment prendre le virage après l'amour, après le bonheur, après une méchante farce du destin ?

D'où l'émotion à ras bord et pourtant contenue par une écriture tendue et empathique, et un roman qui file sous les doigts qui le feuillettent, sans jamais s'arrêter. Premier roman prometteur d'une tout juste trentenaire, "Ce qui nous sépare" est à dévorer dans ces trains où l'on ignore tout de ses voisins-voyageurs. Si loin, si proches.

"Ce qui nous sépare", Anne Collongues
Actes Sud, 178 pages, 18,50 euros

Extrait : "La main de Chérif tourne et retourne dans sa poche nerveusement son briquet, les phrases dans la tête se bousculent, il n'y a plus rien qu'il puisse faire, pas même être désolé, c'est trop tard. Il ne peut plus rien empêcher. C'est avant qu'il aurait fallu penser aux conséquences de geste, sa main se posant sur la cuisse de Céline. A quoi pensait-il ? A rien. A rien d'autre qu'à elle. De toute sa vie, il n'avait pas ressenti de moment plus intense que celui-là, cette seconde avant de l'embrasser, et il va le payer. Cher."