"Ce qui est arrivé aux Kempinski" : petits trésors en forme de nouvelles d'Agnès Desarthe

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 07/05/2014 à 12H02, publié le 06/05/2014 à 18H06
Agnès Desarthe publie  "Ce qui est arrivé aux Kempiski" (L'Olivier)

Agnès Desarthe publie  "Ce qui est arrivé aux Kempiski" (L'Olivier)

© Patrice Normand

Romancière, traductrice, auteur pour la jeunesse, essayiste, Agnès Desarthe donne cette fois des nouvelles avec "Ce qui est arrivé au Kempinski" (Editions de L'Olivier) un recueil de 14 courts récits à déguster comme des gourmandises.

Dans le dernier livre d'Agnès Desarthe, on croise toutes sortes de personnages, des hommes, des femmes, jeunes ou vieux : une romancière reine de l'usurpation, un professeur de lettres recherchant désespérément son disciple, une vieille dame dans une dernière chute vertigineuse, une historienne pleine de bons sentiments obsédée par la Shoah, une mère désarçonnée par la métamorphose de son fils nihiliste à grands pieds, une citadine apprentie jardinière qui fantasme sur son menuisier, une femme solitaire occupée à enregistrer le chant des oiseaux au fond des bois soudain troublée par son jeune patron qui aime "tout ce qui est vieux"…

Quatorze nouvelles pour mettre en scène cette galerie de personnages traversés par une palette de sentiments plus ou moins contradictoires. Agnès Desarthe décline tous les registres, comique, absurde, tragique, et même fantastique quand elle fait parler "le comité", une instance supérieure composée d'on ne sait qui, chargée d'observer la vie des couples et d'en faire des rapports...

Portes entrouvertes sur la vie

Tous les récits sont parcourus par l'humour et l'on y retrouve les thèmes chers à la romancière : l'école, les livres, le couple et la famille, la psychanalyse. Agnès Desarthe cueille ses personnages à des moments clés de leur vie, quand surgit un évènement qui la bouleverse : la grossesse, la séparation, la mort. 

A coups de flashes, Agnès Desarthe offre au lecteur des concentrés d'existence. Et fait merveille. Elle ouvre des portes, les claque, laisse des questions en suspens. La romancière tient le récit en quelques pages, ménage des surprises, opère des bifurcations, soigne ses chutes, bref, manie avec aisance l'art de la nouvelle, ce genre littéraire si plaisant à lire quand c'est bien fait, et que l'on peut déguster par petits morceaux, comme des gourmandises. Et puis le plaisir, comme les enfants, de dire celles que l'on a préférées (3-8-14 et 2).

Ce qui est arrivé aux Kempinski Agnès Desarthe (L'Olivier – 204 pages – 17,50 euros).


Extrait
"Et toi tu fais quoi dans la vie?
- Je suis historienne.
- Ah, prof d'histoire? (Léger soupir désabusé dans la voix.)
- Non, enfin, j'enseigne, mais je fais surtout de la recherche. (L'interlocuteur bâille, il a envie de changer de conversation, peut-être va-t-il prétexter l'urgence d'aller remplir nos verres.) J'organise des colloques.
- Ah ouais, sur quoi?
- Sur la Shoah."
Et là, il se passait quelque chose. Quelque chose d'atroce. La tête que faisaient les gens quand je leur disais ça était un évènement en soi, une œuvre, un kaléidoscope. La grimace n'était pas toujours la même. Sa variété constituait une menace. Parfois je pensais à faire un catalogue. Irais-je jusqu'à l'exposition? me demandais-je. Je me promènerais alors avec un appareil photo et, au moment où je décocherais ma réponse, j'appuierais sur le déclencheur. L'exposition aurait pour titre : La tête que font les gens quand je leur dis que je travaille sur la Shoah. Ce serait sans doute un échec. Ce n'était cependant pas cela qui me retenait. Ce qui me retenait, je crois, c'était la pudeur, la honte. C'est ce type de sentiment d'ailleurs, qui m'a amenée à modifier ma réponse. Lassée de collectionner les "Ah, génial" sur le ton du dégoût les "tu crois pas qu'on en a soupé de cette histoire" avec l'accent du donneur de leçons ; les "Comment?" avec un air bourré, j'ai fini par changer l'intitulé de mon sujet de recherche. Il y a quelques années, j'ai décidé de remplacer "Shoah" par "Eléments d'histoire récente" ; l'avantage c'est que c'est si vague et ennuyeux que personne ne s'y attarde. J'en suis quitte pour un "Ah?" précédant d'une ou deux secondes la disparition totale de mon interlocuteur."

Agnès Desarthe est née en 1966. Elle est traductrice et romancière et a reçu le Prix Inter en 1996 avec son second roman, "Un secret sans importance". Agnès Desarthe a également écrit de nombreux livres pour la jeunesse et des essais, dont le dernier "Comment j'ai appris à lire"(Stock) est paru en 2013, a rencontré un grand succès public. (Source : éditions de L'Olivier).