"Brillante", de Stéphanie Dupays : les illusions perdues d'une trentenaire pleine d'avenir

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 17/01/2016 à 10H42, publié le 17/01/2016 à 10H11
Stéphanie Dupays

Stéphanie Dupays

© Catherine Helie

Dans la multinationale où elle travaile, Claire semble promise à un très bel avenir. N'a-t-elle pas coché toutes les cases nécessaires ? Excellente scolarité, grande école de commerce, entreprise du CAC 40 regorgeant de possibilités de carrière ... jusqu'à ce qu'un grain de sable ne fasse dérailler cette trajectoire. Un premier roman convaincant.

"Brillante", l'adjectif convient à merveille à cette satire cruelle de l'univers feutré des grandes entreprises. Ainsi qu'à l'héroïne qu'il qualifie, Claire,  trente ans, diplômée d'une prestigieuse école de commerce. Avec son compagnon Antonin, elle forme un couple-miroir, où chacun sert de faire-valoir à l'autre, pour gravir, "comme des randonneurs de haute altitude", un Everest professionnel. Lui est dans le trading de métaux, elle dans le marketing d'une multinationale agro-alimentaire, Nutribel.

Haut perchée sur ses talons, Claire savoure petits-fours et gages de sa réussite

Le roman s'ouvre sur une soirée offerte par l'entreprise à la crème de ses cadres, accueillis au champagne au centre Pompidou, privatisé pour l'occasion. Haut perchée sur ses talons, Claire savoure petits-fours et gages de sa réussite, malgré la bride qui lui cisaille la cheville. Elle se remémore avec plaisir sa présentation du matin, devant le gratin de la boîte. Sa chef, Corinne, n'avait pu l'assurer, en prise avec un souci de santé de ses enfants. Elle était arrivée essoufflée, en retard, rouge à lèvres vermillon mal étalé sur ses lèvres minces.

Claire ignore encore que sa supérieure, peinant à concilier les exigences de sa vie professionnelle et celles de sa vie privée (elle vient d'avoir deux jumeaux après une grossesse tardive), a pris ombrage de sa prestation trop brillante. Les produits prometteurs sont confiés à une autre. L'ex-chouchoute se voit chargée du lancement éventuel d'une boisson énergétique, créneau risqué pour l'image de Nutribel. Après un temps de déni, Claire comprend qu'elle est mise à l'écart. Taille du bureau, exclusion de certaines réunions... Les codes sont suffisamment explicites pour qu'elle comprenne son éviction, et ce qu'on attend d'elle : sa démission.

Un portrait subtil, en petites touches contrastées

Le peu de tâches qui lui reste donne à Claire l'occasion d'un retour sur soi. Par petites touches contrastées, la romancière brosse le portrait d'une jeune fille rêvant, de son Sud-Ouest, à la ville lumière, et apprenant à vitesse accélérée les codes de la vie parisienne. Mais mesurant à quel point elle est restée provinciale, dans son éblouissement persistant face aux façades haussmaniennes, et dans sa gêne face au snobisme si seizième arrondissement des parents d'Antonin.

L'écrivain dépeint une adepte du travail à horaire et revenu fixes aux antipodes de sa soeur Juliette, "scénariste-écrivain-actrice", qui enchaîne, dans la réalité, les petits boulots précaires. Voilà Claire prise à son tour dans un engrenage infernal, plus proche de la porte que de la promotion. Où sont passés ses rêves ?

Comme dans un thriller,  l'angoisse de l'héroïne va croissant

Ce monde violent où l'on élimine sans trace ni cris, Stéphanie Dupays, haute fonctionnaire dans les affaires sociales, le décrit à merveille, en maîtrisant visiblement les jeux de rôles, la sémantique et les dialogues. Comme dans un thriller, l'angoisse et le désarroi de l'héroïne vont croissant tandis que le piège se referme sur elle. Elégante, l'écriture se fait clinique pour débusquer, sous le clinquant glacé, l'odeur du sang encore chaud et l'effritement des illusions. Une démonstration implacable et réussie.

Brillante, de Stéphanie Dupays (Mercure de France, 190 pages, 17 euros)

Extrait :
"Tout en s'appuyant d'une main sur le buffet pour soulager son dos mis à mal par la cambrure excesive imposée par ses escarpins, Claire attrape un petit-four au design futuriste. En un coup d'oeil, elle sélectionne celui qui présente le moins de risque social : pas d'herbe qui se coincerait dans l'émail, pas d'architecture alambiquée susceptible de glisser et tacher, pas de saumon qui laisse l'haleine chargée. Toujours tout contrôler."