Avec Gary Shteyngart, les histoires d'amour finissent mal

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 12/03/2012 à 11H40
Gary Shteyngart

Gary Shteyngart

© AGF s.r.l. / Rex Featur/REX/SIPA

Tyrannie du numérique, déroute sentimentale et fin de l’histoire américaine, le livre de Gary Shteyngart mérite bien son titre, c’est une « Super Triste Histoire d’Amour. »

Le troisième livre de Gary Shteyngart est un roman d’anticipation, une contre-utopie anxiogène, une satire inventive sur le déclin de l’empire américain et le sort promis à ses habitants,. Ces Etats-Unis sont situés dans un futur pas franchement lointain.
La toute-puissance a déserté l’Amérique.
Prosternée devant la banque centrale chinoise, l’économie est en lambeaux, le dollar est l’esclave du Yuan et l’ancien leader du monde libre est lancé dans une guerre clairement mal engagée contre une dernière terre de pétrole, le Venezuela. L’effondrement est pour après-demain.

Dans ce paysage paranoïaque, l’armée traque dans les rues une improbable subversion, un savoureux parti bipartisan règne de concert avec une « Autorité de Rétablissement de l’Américanité », dernier gadget foireux d’une nation qui ne se résout pas à n’être plus que la cinquième roue du carrosse du monde. « C’était la fatigue de l’échec imposée à un pays qui ne croyait qu’au succès. »

C’est aussi l’avènement de la dictature définitive de l’individu car ce meilleur des mondes est celui du sinistre triomphe des nouvelles technologies.
Les livres ne sont plus considérés que comme d’abjectes antiquités et quelques vagues pages des « Chroniques de Narnia » lues sur un support numérique suffisent à classer leur lecteur parmi les intellectuels.
Chacun vit solidement amarré à son apparat, le smartphone ultime avec lequel on se livre à tous en direct et en continu dans une transparence aussi exhaustive que totalitaire.
Finalement privés de cette connexion vitale, certains choisissent purement et simplement le suicide.
Tout se sait, tout se dit, tout s’expose: du détail des comptes en banque au potentiel sexuel du propriétaire de l’appareil. L’évaluation succède sans répit à la notation. Chacun épie l’autre avec son consentement frénétique. Big Brother, c’est tout le monde.

La couverture du livre de Gary Shteyngart

La couverture du livre de Gary Shteyngart

© Editions de l'Olivier

Lenny Abramov, émigré russe à New York ( l’auteur est lui-même né à Leningrad en 1972 redevenue depuis Saint-Pétersbourg puis Poutingrad dans son récit…) vit une romance déboussolée avec une jeune Coréenne de vingt ans sa cadette.
Toutefois si mal assorti qu’est le couple, il est au moins uni par son complet égarement dans une société en chute libre.
Une union qui évoque , en plus bavarde, (l’ouvrage est sous forme épistolaire) la tragique idylle de « 1984 ».
Dans leur monde assiégé, tout entier abandonné à une marchandisation totale et un jeunisme obscène, toute love story est une voie sans issue. L’ensemble vit au rythme des chansons de la défunte Whitney Houston et des nouvelles alarmantes d’une chaîne à l’intitulé limpide : CriseInfo.

On repose le livre gagné par la sensation déplaisante que Gary Shteyngart nous a promenés à travers un monde dans lequel - finalement - nous vivons déjà.

« Super Triste Histoire d’Amour » de Gary Shteyngart
Editions de l’Olivier – 408 pages