Amour, exil, littérature : portrait en fragments de l'exigeante Linda Lê

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 06/11/2012 à 13H39
Linda Lê

Linda Lê

© Mathieu Bourgois

Linda Lê aura-t-elle ou non le Goncourt pour le plus accessible de ses romans, "Lame de fond" ? Si sa maison d'édition, Christian Bourgois, le souhaite légitimement, peu importe, au fond, au cercle croissant de ses admirateurs. Ils goûtent depuis deux décennies son écriture sensible, sa prédilection pour des écrivains rares, et ses thèmes fétiches, l'exil, la passion, la disparition. Amour impossible, maternité indésirable, introuvable identité : portrait par elle-même d'une exilée qui a trouvé refuge en littérature.

Comment raconter Linda Lê, auteure discrète et romancière adulée d'un lectorat conquis depuis vingt ans ? 

Wikipedia vous dira qu'elle est née au Vietnam, dans une famile aisée, et qu'elle est arrivée adolescente, à 14 ans, en France. Qu'elle a habité Le Havre avant de venir étudier et s'installer à Paris. A 29 ans, elle a publié Les évangiles du crime, recueil de nouvelles qui l'a révélée à la critique.

Son dernier roman, Lame de fond, récit à quatre voix (par lui-même, par sa femme, par sa fille et par sa dernière maîtresse) de l'histoire de Van, Vietnamien venu s'établir en France, lui a valu de figurer dans la dernière sélection du Goncourt.

Si cette auteure pudique fuit les médias, elle s'est livrée par bribes dans ses romans, ses récits ou les essais consacrés aux écrivains qu'elle vénère (comme Robert Walser ...). Comme un miroir en fragments, quatre extraits de son oeuvre (et une citation) reflétant ses obsessions majeures : 

Le deuil de la langue natale

"Quand je pris la décision d'écrire, il me fallut d'abord faire le deuil de ma langue natale. Tout commença donc par une dépossession, ou plus exactement un crime, le meurtre de mon vieux moi...

Mais ce meurtre imaginaire, loin de me libérer, ne me laissait pas en repos... J'avais beau vouloir, par l'écriture, faire la nique au passé... les remords me rongeaient et le caquetage du moi assassiné couvrait la voix de la criminelle qui se croyait délestée du fardeau des origines".

(Le complexe de Caliban, Christian Bourgois)

Langue d'adoption, la "preuve par neuf" d'un enracinement

"Peut-être les étrangers (j'en suis un), quand ils ont appris une langue non pas sur le tas mais en lisant des classiques, sont-ils plus sensibles à certaines tournures désuètes. Ils se figurent que dans leur bouche, elles ne paraissent pas anachroniques, mais sont le sceau d'une acculturation réussie. Leur ramage dément leur faciès. Leur maîtrise des finesses de la langue d'adoption est la preuve par neuf d'un enracinement dans la terre d'asile.

Non contents de ressusciter l'emploi de tours anciens, ils injectent dans leur conversation des vitamines, de savoureuses expressions populaires qui authentifient leur prédilection pour les idiotismes. Moi qui ai usé mes fonds de culotte sur les bancs du lycée français de Saïgon, j'ai été abreuvé de poésie racinienne, puis initié par des camarades à l'usage du verlan, les préciosités ne représentaient pas une difficulté pour moi, le poissard ne m'était pas obscur, je savais l'idiome bigarré des cités avant même d'arriver à Paris"."

(Lame de fond, Christian Bourgois)

L'impossible maternité

"Acheter de la layette, dénicher un couffin et un landau dans une brocante, décorer de rubans le berceau rempli d'animaux en peluche, t'inscrire à la crèche ...tout cela, c'étaient des coutumes que je ne pouvais pas instaurer, non tant par mauvaise volonté que par incapacité fondamentale à me construire un univers régi par d'autres rites que ceux de l'écriture : j'aurais été une mère peu empressée à t'élever dans du coton, ayant toujours hâte de me cadenasser dans ma chambre pour arrondir mes phrases, les cadencer... J'aurais été une mère inattentive à tes besoins ...

(A l'enfant que je n'aurai pas, NiL)

L'amour, l'exil et la figure du double

"J'avais reconnu en elle ma jumelle, une jumelle au pouvoir magique. L'aimer, c'était, pour moi qui m'étais toujours senti en exil, me découvrir une patrie, n'être plus un étranger en phase avec personne. Nous étions pareils, nous parlions le même langage, nous étions tous deux incertains de notre appartenance à quelque communauté que ce soit, nous avions le même intérêt pour ce qui sortait de l"ordinaire, pour les créateurs restés dans les marges, les poètes qui avaient brûlé leur vie, nous n'en étions pas à notre première histoire d'amour, et cependant, nous éprouvions le vertige des premières fois."

(Lame de fond, Christian Bourgois)

L'"irrémédiable solitude de l'âme"

En guise de conclusion, cette interrogation. Dans Les évangiles du crime, publiée alors qu'elle n'avait pas trente ans, Linda Lê attribuait à l'une de ses héroïnes, Klara V., cette phrase désespérée (et quelque peu grandiloquente): "Je ne crois qu'aux plaisirs de la chair et à la solitude irrémédiable de l'âme". Vingt ans plus tard et désormais reconnue, la réécrirait-elle ?