"A moi seul bien des personnages": l'épopée des désirs selon Irving

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 23/05/2013 à 17H13, publié le 18/04/2013 à 13H38
John Irving, le romancier américain auteur de "A moi seul bien des personnages" (Seuil)

John Irving, le romancier américain auteur de "A moi seul bien des personnages" (Seuil)

L'auteur du "Monde selon Garp" et de "Une prière pour Owen" publie au Seuil son 13e roman. Avec "A moi seul bien des personnages", John Irving aborde la question de la bisexualité et donne à réfléchir (sans s'ennuyer) sur la question du genre et de la forme des désirs. Un grand roman ambitieux, intelligent et divertissant (eh oui, c'est possible !).

L'histoire : tout commence dans la bibliothèque municipale de la petite ville de First Sister, dans le Vermont. Beaucoup plus que la bibliothèque, c'est la bibliothécaire qui intéresse Billy, jeune adolescent de treize ans taraudé par des "béguins contre nature". Billy tombe simultanément amoureux de Miss Frost, et de la littérature. Il commence aussi à ressentir quelques troubles à la vue des garçons.

L'adolescent grandit au milieu d'une joyeuse galerie de personnages étonnants : Mary, sa mère, une femme "simplette" et rougissante à la moindre évocation des questions de sexe, son père, absent mais mythique, Harry, son grand-père bucheron qui aime jouer les rôles de femme dans le théâtre amateur de la ville, Richard Abbott, son beau-père bienveillant, Elaine, sa meilleure amie, jeune fille hurlante avec des petits seins, à qui il propose de "s'ébattre un peu tous les deux", "sur fond de radio rock-and-roll et d'attente désœuvrée".

Elaine adore aussi Kittredge, un très beau camarade de classe champion de lutte, personnage trouble et cynique, à qui Billy n'oserait jamais avouer son attirance… Il y a aussi le brave Oncle Bob, qui boit un peu trop, l'impérieuse tante Muriel, et Martha, la mère d'Elaine, professeur de chant chargée des problèmes d'élocution de Billy, qui peine à prononcer certains mots ("pénétration", "pénis", "bibliothèque", bref, les mots qui ont un effet trop excitant sur lui…).

Le désir, puissant moteur qui façonne les êtres

Le roman suit les pérégrinations de Billy, ses interrogations, ses angoisses, son regard sur le monde adulte qu'il devra rejoindre, et surtout ses désirs. Le lecteur assiste à la naissance d'une personnalité complexe. Billy a de appétits sexuels solides, qui traversent les genres : il est attiré par les hommes, les femmes, les transsexuels, qu'il refusera toujours d'appeler "transgenres. Il se débrouille finalement plutôt bien (et courageusement) pour assumer ce qu'il est, un être avec des désirs impossibles à ranger dans une case.


On assiste aussi à la naissance d'un écrivain, avec en toile de fond l'histoire des Etats-Unis des années 50 à aujourd'hui, du puritanisme à la libération des mœurs, avec l'arrivée de mixité dans les écoles, la défense des droits des minorités sexuelles et, suivant "la coolitude des années 70", l'émergence de l'abominable maladie. Irving revient sur les années 80, années noires du SIDA, hantées par les images de visages émaciés, de corps décharnés et de listes d'amis décimés.

Shakespeare

Avec tous les ingrédients d'une bonne tragédie, Irving raconte cette grande épopée des désirs. Il distribue les rôles et fait se jouer les désirs et les drames de ses personnages sur deux scènes : celle de son roman, mais aussi celle de la pièce de Shakespeare "La Tempête", montée par la troupe de théâtre amateur de la petite ville du Vermont. Il donne ainsi à voir le côté cour, le côté jardin, des personnages qui  jouent ce qu'ils désirent être, pendant que d'autres regardent, ou se contentent de souffler… Une allégorie réjouissante du théâtre de la vie, qu'Irving met en scène avec humour, puisque rien n'est jamais aussi simple qu'on croit, comme le dit cette phrase empruntée à Shakespeare et mise en exergue de ce roman réjouissant "Je joue donc à moi seul bien des personnages/ Dont nul n'est satisfait" (William Shakespeare, Richard II).

"A moi seul bien des personnages" est un roman politique et humaniste, qui défend une certaine idée de la tolérance, dans un monde où chacun doit pouvoir trouver sa place et jouer sa partition. Le roman d'Irving arrive en France en plein débat sur la question du mariage pour tous, peut-être lui donnera-t-il de la hauteur.


A moi seul bien des personnages John Irving, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Josée Kamoun, Olivier Grenot - Edtions du Seuil - 480 pages - 21.80 €


EXTRAIT
"Je commencerais bien par vous parler de Miss Frost. Certes, je raconte à tout le monde que je suis devenu écrivain pour avoir lu un roman de Charles Dickens à quinze ans, âge de toutes les formations, mais, à la vérité, j'étais plus jeune encore lorsque j'ai fait la connaissance de Miss Frost et me suis imaginé coucher avec elle. Car cet éveil soudain de ma sexualité a également marqué la naissance tumultueuse de ma vocation littéraire. Nos désirs nous façonnent : il ne m'a pas fallu plus d'une minute de tension libidinale secrète pour désirer à la fois devenir écrivain et coucher avec Miss Frost - pas forcément dans cet ordre, d'ailleurs."

John Irving est né en 1942 et a grandi à Exeter (New Hampshire). Avant de devenir écrivain, il songe à une carrière de lutteur professionnel. A vingt ans, il fait un séjour à Vienne. Puis, de retour en Amérique, il travaille sous la houlette de Kurt Vonnegut Jr à l'Atelier d'écriture de l'Iowa. Premier roman en 1968 : Liberté pour les ours !, suivi d'Un mariage poids moyen et de L'Epopée du buveur d'eau. La parution du Monde selon Garp est un événement. Avec L'Hôtel New Hampshire, L'Œuvre de Dieu, La Part du Diable (adapté à l'écran par Lasse Hallström en 2000), Une prière pour Owen, Un enfant de la balle et Une veuve de papier, l'auteur accumule les succès auprès du public et de la critique. John Irving partage son temps entre le Vermont et le Canada. (Source Editions du Seuil)

John Irving sera l'invité de François Busnel dans La Grande Librairie sur France 5 le jeudi 25 avril à 20h35