"14" La Grande Guerre par Echenoz

Par @Culturebox
Mis à jour le 10/12/2012 à 15H16, publié le 01/10/2012 à 16H18
"14 ", Jean Echenoz, Editions de Minuit

"14 ", Jean Echenoz, Editions de Minuit

© Ernest Brooks

Le dernier poilu est mort en 2008. On commémore désormais l'armistice sans les héros de cette première et sanglante guerre mondiale. Echenoz leur redonne vie dans son dernier roman. Après trois livres biographiques, le romancier s'attaque à cet événement monstre : la Grande Guerre. Des carnets de bords, des romans, des photos, des films, Echenoz a accumulé beaucoup de matière avant de se lancer dans l'écriture de cette histoire. Le résultat est un court roman dense et tranchant.

L'histoire : 1914. Cinq hommes partent à la guerre. Deux frères, Charles, sous directeur d'une usine de chaussures, et Anthime, comptable (de la même usine). Les trois autres sont du pays, la Vendée, et travaillent dans la viande, ou du moins les animaux : Padioleau, garçon boucher, Bossis, équarisseur, Arcenel, bourrelier. Ce sont les cloches qui annoncent la nouvelle, par une belle journée d'août. "C'était inévitable, mais c'est une affaire de 15 jours", pense Charles. "Je n'en suis pas si sûr", objecte Anthime. L'affaire commence dans les  acclamations, les jets de fleurs et un défilé plutôt gai. Une femme, Blanche, attend le retour des deux frères. Elle "habite une demeure comme en possèdent les notaires ou les députés, les officiers publics ou directeurs d'usine : la famille Borne dirige l'usine Borne-Sèze et Blanche en est la fille unique." Ce qui commençait comme "une affaire de 15 jours" va durer 4 années. D'horreurs.

La grande Guerre : personnage principal

Les héros des derniers romans d'Echenoz étaient des hommes : Maurice Ravel ("Ravel"), Emil Zátopek ("Courir") et Nikola Tesla ("Des éclairs"). Ici, le personnage principal, c'est la guerre. Celle de 1914. La première. La Grande. Une boucherie. De ce gros morceau de l'histoire de France, Echenoz fait un roman court, taillé comme une pièce de boucher. Il décrit la légèreté du départ des soldats, insouciants, incapables d'imaginer ce qui les attend. Le paquetage qui s'alourdit. La pluie. Les premiers combats. Puis l'innommable, crescendo : les tranchées, le froid, les obus, les poux, la chair déchiquetée, les rats, les corps pourrissants, les mouches… Tout ce qui fait que le soldat en vient à espérer "la bonne blessure" (un bras coupé net). La blessure qui l'arrachera à l'enfer.

Le livre ne dit rien des sentiments des personnages

Quelques mots dessinent à grands traits les deux frères : Anthime, "sujet de taille moyenne et au visage commun, rarement souriant, barré d'une moustache comme à peu près tous les hommes de sa génération". Charles, "non moins inexpressif ni moustachu, plus fringant, plus grand, plus élancé, portant son regard calme et glacé sur le monde". L'auteur ne dit rien de leur histoire. On devine qu'Anthime a grandi dans l'ombre de son frère. On ne sait pas pourquoi. On devine que Blanche aime Charles. Qu'Anthime aime Blanche. Les deux frères ne se parlent pas. On apprend les choses en creux, dans les détours, dans l'enchaînement des actes, dans la description des évènements. Echenoz ne donne pas les sous-titres.

Un roman  condensé, comme son titre

Le roman est court. Mais au fil de la lecture de 14, l'événement se déploie. Gigantesque, effarant, jusqu'à prendre une dimension écrasante. L'écriture d'Echenoz est d'une précision glaçante. Certaines pages sont à encadrer, leur perfection formelle vibrant parfois comme les images trop léchées d'un film d'horreur. Peu d'hommes reviennent de cette guerre. Celui capable de s'adapter. Celui qui a eu de la chance. Celui-là rentre et c'est par lui que la vie se poursuit. Malgré tout.

14
Jean Echenoz
Editions de Minuit
128 Pages / 12,5 Euros
En librairie le 4 octobre

 

[ EXTRAIT ]

"Tout a paru sur le point de s'achever : l'opacité se défaisant peu à peu dans la tranchée, une sorte de calme y revenait, même si d'autres détonations énormes, solennelles, sonnaient encore tout autour d'elles mais à distance, comme en échos. Les épargnés se sont relevés plus ou moins constellés de fragments de chair militaire, lambeaux terreux que déjà leur arrachaient et se disputaient les rats, parmi les débris de corps çà et là - une tête sans mâchoire inférieure, une main revêtue de son alliance, un pied seul dans sa botte, un œil.
Le silence semblait donc vouloir se rétablir quand un éclat d'obus retardataire a surgi, venu d'on ne sait où et on se demande comment, bref comme un post-scriptum. C'était un éclat de fonte en forme de hache polie néolithique, brûlant, fumant, de la taille d'une main, non moins affûté qu'un gros éclat de verre. Comme s'il s'agissait de régler une affaire personnelle sans un regard pour les autres, il a directement fendu l'air vers Anthime en train de se redresser et, sans discuter, lui a sectionné le bras droit tout net, juste au-dessous de l'épaule."