Invité d'honneur à Angoulême, le Chinois Rao Pingru est devenu écrivain et peintre à plus de 90 ans pour raconter sa vie

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 25/01/2017 à 11H37, publié le 24/01/2017 à 19H27
Rao Pingru à Paris le 24 janvier 2015

Rao Pingru à Paris le 24 janvier 2015

© Laurence Houot / Culturebox

Rao Pingru est invité d'honneur de la 44e édition du festival d'Angoulême. Ce vieux monsieur chinois est devenu peintre et écrivain à près de 90 ans, pour raconter sa vie à ses enfants et à ses petits-enfants, en mots et en images dans "Notre histoire" (Seuil). Ce vieux monsieur chinois ne s'attendait pas à devenir un jour une curiosité internationale.

"Moi, invité au festival d'Angoulême ? Quand j'ai appris ça, j'ai ri. J'ai ri de moi-même, car je ne me considère pas du tout comme un dessinateur de BD. Je ne sais pas dessiner !", affirme en riant Rao Pingru, l'auteur de "Notre histoire", un livre inclassable dans lequel il raconte en mots et en peintures toute sa vie. Né en 1922, Rao Pingru est aujourd'hui âgé de 95 ans et c'est dans son hôtel parisien que nous le rencontrons. Tiré à quatre épingles, costume marron, un badge rouge et or épinglé au revers, chemise impeccable, cravate, lunettes à grosses montures, il s'incline pour saluer avant de présenter sa carte de visite. Œil vif, il est accompagné par son fils aîné.

"Tout a commencé quand mon épouse est décédée en 2008. Nous avions vécu plus de 60 ans ensemble. Alors sa mort m'a beaucoup affecté", raconte-t-il, grands gestes avec ses mains. "J'ai eu l'idée de raconter notre histoire pour conserver la mémoire. Mais je n'ai jamais eu l'intention d'en faire un livre", raconte-t-il. "Je l'ai fait d'abord pour mes enfants, et pour mes petits-enfants. (J'ai quatre fils et une fille). C'était pour leur raconter l'histoire de notre vie. Je n'aurais même pas rêvé d'en faire un livre", ajoute-t-il. Ses yeux disparaissent derrière son sourire. "Souvent je me sens comme Pinocchio, parce que en chinois, il y a une expression qui parle d'un homme de bois. C'est quelqu'un qui rêve. Ma femme m'appelait souvent comme ça pour se moquer de moi. Je suis comme Pinocchio qui voit son rêve devenir réalité".
Rao Pingru et sa femme Meitang

Rao Pingru et sa femme Meitang

© Rao Pingru

Des bribes de mémoire

"Pour commencer, j'ai d'abord fait un grand effort de mémoire, pour me souvenir de tous les petits détails qui ont fait ma vie. Et ça venait par bribes, sous forme d'anecdotes. Alors j'ai commencé à écrire tous ces souvenirs. Et les dessins sont venus ensuite. Je me suis dit que les enfants n'aimaient pas lire des livres sans images. Alors j'ai commencé à faire des dessins pour rendre mes textes plus compréhensibles et plus attractifs pour mes petits-enfants". Rao Pingru n'avait jamais dessiné avant d'être à la retraite. "J'avais une pratique amateur du dessin, j'avais seulement pris quelques cours à l'université du troisième âge", se souvient-il.

"Entre 2008 et 2012, j'ai écrit les textes j'ai fait plus de 300 dessins. Et puis un soir, ma petite fille a photographié un de mes dessins, et elle l'a publié sur son blog !". Une journaliste de la chaîne de télévision centrale CCTV remarque ses dessins. Et voilà comment ce projet qui devait rester un témoignage pour ses enfants devient un livre édité en Chine puis se voit traduit dans plusieurs pays.
"Notre histoire", pages 216-217

"Notre histoire", pages 216-217

© Rao Pingru / Seuil
"C'est donc tout à fait par hasard que les médias chinois ont découvert mon histoire", raconte Rao Pingru. Et on comprend pourquoi quand on ouvre ce livre étonnant, dans lequel le vieil homme relate les petits et grands évènements qui ont fait sa vie, de sa petite enfance "(il se souvient du "rite de l'éveil"), à la maladie puis à la mort de son épouse, en passant par son engagement dans l'armée pendant la guerre, son internement dans un camp de rééducation pendant 20 ans, ses joies, ses douleurs, les événements du quotidien (il a même consigné dans son livre des recettes de cuisine !) et ceux de la grande histoire. "Notre histoire", un livre extraordinaire, d'une grande beauté graphique, qui dans une forme narrative singulière conjugue le récit d'un destin individuel avec celui de la grande histoire, celle de la Chine tout au long du XXe siècle, en plus du témoignage d'une très belle histoire d'amour.

"Cela m'a permis d'alléger mon fardeau"

"Je me souviens très clairement d'événements de ma toute petite enfance. De ce que me racontait ma mère". Il fait le geste de serrer un linge entre ses mains "Par exemple quand elle m'a appris à me laver la figure. Et qu'elle me disait que les garçons doivent essorer leur serviette dans le sens des aiguilles d'une montre, alors que les filles doivent le faire dans l'autre sens. Elle me disait si tu te trompes de sens, on se moquera de toi !' Je me souviens parfaitement de ce genre de détails de mon enfance, alors que j'ai oublié beaucoup de choses du passé récent", raconte-t-il.
"Notre histoire", pages 18-19

"Notre histoire", pages 18-19

Cette somme d'anecdotes fait de son livre un document unique, qui regorge d'informations sur la vie quotidienne, les coutumes, et l'histoire de son pays. "J'ai écrit ce livre pour raconter ma vie à mes enfants, et je ne me doutais pas qu'il aurait une valeur documentaire. C'est très inattendu", souligne-t-il.

"Au départ, je travaillais vraiment à partir des textes, mais ensuite, c'était tantôt d'abord le dessin, tantôt d'abord le texte. Pour la scène de mon mariage, par exemple, j'ai commencé par le dessin. Parce que cela aurait été trop difficile de commencer par le texte. Cela m'a pris 4 jours entiers. Et ensuite j'ai écrit le texte. Parfois le dessin est plus évocateur. Et en partant du dessin je peux décrire naturellement chaque chose", explique Rao Pingru.

"Cela m'a permis d'alléger mon fardeau. Quand ma femme est morte. Je me suis senti triste, et aussi coupable envers elle. De l'avoir laissée avec toutes ces responsabilités d'élever nos enfants seule quand nous avons été séparés pendant toutes ces années", confie le vieil homme, qui a passé plus de 20 ans dans un camp de rééducation. Son fils aîné est assis à côté de lui. Il l'a accompagné dans ce voyage en France. "En lisant son livre, nous avons beaucoup appris sur cette période. Avant il n'en parlait jamais. Il disait que cela n'avait pas été si terrible que ça. Alors quand on a lu et vu ses dessins, on en a appris beaucoup", confie Xizeng.
Rao Pingru et son fils aîné Xizeng

Rao Pingru et son fils aîné Xizeng

© Laurence Houot / Culturebox

"Les événements politiques sont seulement le contexte général de ma vie, pas quelque chose dont je peux me plaindre, ou que je peux critiquer"

Même s'il raconte tous les événements qui ont jalonné sa vie, y compris les soubresauts historiques de son pays, Rao Pingru reste discret sur la politique de son pays. "Beaucoup de mes camarades sont morts pendant la guerre. Moi, j'ai survécu. J'ai eu 5 enfants. J'ai eu une vie dont je peux être satisfait. Et pour moi, les événements politiques sont seulement le contexte général de ma vie, pas quelque chose dont je peux me plaindre, ou que je peux critiquer. Chacun dans sa vie a des hautes et des bas. Et il y a un moment quand on est en bas ou forcément ça remonte. Et je crois que c'est cette conviction qui m'a permis de traverser les épreuves, cette confiance en la vie. Je suis certain que si on est en paix avec soi-même, le destin réserve toujours de bonnes surprises. Je suis un optimiste", affirme en souriant ce vieux monsieur devenu à plus de 90 ans un écrivain et peintre "stupéfait" d'être l'objet de tant d'attention et de curiosité du monde entier.

Il a raconté avec ses mots, et sa poésie ("J'ai toujours été amateur de choses littéraires depuis que je suis tout jeune") tous ces "petits riens qui laissent sans raison particulière une profonde empreinte dans le cœur de gens ordinaires comme nous, devenant avec le temps des souvenirs d'une valeur inestimable".

"Notre histoire", Rao Pingru, traduit du chinois par François Dubois (Seuil – 360 pages – 23 euros)

Rencontre à Angoulême avec Rao Pingru, menée par Christophe Ono-dit-Biot
(Vendredi 27 janvier de 10h30 à 12h au studio du Théâtre d'Angoulême - Scène nationale)

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