Kamel Daoud finaliste du Goncourt avec son audacieux "Meursault, contre-enquête"

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 05/11/2014 à 17H01, publié le 05/11/2014 à 11H30
Kamel Daoud, auteur de "Meursault, contre-enquête" (Acte sud)

Kamel Daoud, auteur de "Meursault, contre-enquête" (Acte sud)

© BERTRAND LANGLOIS / AFP

Le journaliste algérien Kamel Daoud signe un premier roman très remarqué. Déjà distingué par plusieurs prix, il peut aujourd'hui emporter le Goncourt. Dans "Meursault, contre-enquête" (Acte Sud), Kamel Daoud s'intéresse au personnage de l'"Arabe" assassiné par Meursault dans le roman monument d'Albert Camus, "L'étranger", publié en 1942. Il en imagine le contre-champ, et la suite. Audacieux.

L'histoire : Juillet 1942. Sous la chaleur écrasante du soleil d'Algérie, un "Arabe" est assassiné par Meursault. La scène est mythique. C'est la scène clé magnifiquement écrite de "L'étranger", livre monument d'Albert Camus, l'un des romans les plus lus dans le monde, traduit dans de nombreuses langues, étudié en classe, placé haut dans les listes des meilleurs livres (du XXe siècle, de tous les temps…).

Kamel Daoud s'intéresse à cet "Arabe" anonyme assassiné sur une plage en plein cagnard en 1942, dont ni le nom ni le prénom ne figurent dans le roman de Camus. Le romancier lui redonne un nom et une histoire. Histoire racontée par le frère de Moussa. L'enfant a sept ans quand il entend le cri de sa mère apprenant la nouvelle de la mort de son fils. Leur vie est ensuite irrémédiablement hantée par la disparition de ce garçon de 20 ans trois fois mort : une première fois sur la plage, une deuxième fois quand on met en terre son cercueil vide, une troisième fois quand un roman raconte son assassinat sans lui donner de nom.

Meursault, contre-enquête, contre-champ, et suite

L'étranger était écrit à la première personne. "Meursault contre-enquête" est écrit à la seconde, donnant au lecteur avec ce "tu" l'impression d'être pris à témoin par le narrateur.

Kamel Daoud s'est emparé du roman de Camus par tous les bouts : l'histoire (vue sous un autre angle), les personnages (ils y sont presque tous), le texte (on retrouve des phrases de Camus, telles quelles, discrètement glissées dans le fil du récit et prenant un autre sens dans cette histoire réinventée), la philosophie (le frère de Moussa, comme Meursault, est étranger au monde dans lequel il vieillit : la ferveur religieuse lui fait horreur, la société et il a fait le choix de vivre de côté, en marge du monde.

Audacieux, et pourtant

Cette suite de "L'étranger" écrite par un algérien aurait pu n'être un règlement de compte. Il n'en est rien. "Meursault contre-enquête", c'est le roman de Camus réinventé, version contemporaine, proposant un questionnement sur la condition humaine, vue depuis l'autre côté de la Méditerranée, avec les yeux d'un algérien d'aujourd'hui. Un Algérien en colère. Un regard sur l'histoire de l'Algérie, des années quarante, sous le joug de la France, à son Indépendance en 1962, à l'Algérie d'aujourd'hui. Le frère de Moussa en personnage miroir de Meursault, étrangers chacun à sa manière au monde qui les entoure.

"Meursault, contre-enquête" n'est ni un pamphlet politique, ni un pastiche de l'un des plus beau romans de la littérature contemporaine. "Meursault, contre-enquête" est pleinement un roman, où l'invention et la force romanesque l'emportent sur le procédé littéraire, un roman qui ouvre sur l'œuvre de Camus, et sur l'histoire, des perspectives inédites. 
Couverture de "Meursault, contre-enquête", Kamel Daoud (Acte Sud)
Meursault, contre-enquête Kamel Daoud (Acte Sud – 153 pages – 19 euros).

Extrait :
La nuit vient de faire tourner la tête du ciel vers l'infini. C'est le dos de Dieu que tu regardes quand il n'y a plus de soleil pour t'aveugler. Silence. Je déteste ce mot, on y entend le vacarme de ses définitions multiples. Un souffle rauque traverse ma mémoire chaque fois que le monde se tait. Tu veux un autre verre ou tu veux partir ? Décide. Bois tant qu'il en est encore temps. Dans quelques années cela sera le silence et l'eau. Tiens, revoilà le fantôme de la bouteille. C'est l'homme que je croise souvent ici, il est jeune, a la quarantaine peut-être, l'air intelligent mais en rupture avec les certitudes de son époque. Oui, il vient toutes les nuits, come moi. Moi, je tiens un bout du bar, et lui l'autre bout en quelque sorte, côté fenêtres. Ne te retourne pas, non, sinon il va disparaître.