La discorde de deux poètes syriens par temps de guerre

Par @Culturebox
Mis à jour le 11/08/2015 à 10H16, publié le 07/08/2015 à 08H45
"Voix vives" à Sète, lieux de rencontre de poètes aux parcours variés

"Voix vives" à Sète, lieux de rencontre de poètes aux parcours variés

© France O

Parmi une centaine de poètes invités à Sète au festival Voix vives, deux Syriens francophones, exilés à Paris depuis les années 1980 : Adonis, le plus connu des poètes arabes vivants, favori des bookmakers en 2011 pour le prix Nobel de littérature, et sa compatriote Maram al-Masri. Ils sont amis en poésie mais pas en politique. En exclusivité, ils évoquent leur pomme de discorde…

Au festival "Voix vives" de Sète, il n’y a pas eu de rencontre – ni programmée ni impromptue - entre les deux poètes syriens invités, Adonis, le doyen des lettres arabes, et sa cadette Maram al-Masri. Leur divergence touche à l’engagement même et à la responsabilité de l’écrivain par temps de guerre.

Malgré de multiples points communs (originaires de Lattaquié, exilés à Paris depuis les années 1980, tous deux écrivent dans les deux langues, l’arabe et le français), leur divergence est radicale.

"Phobie de l’islam"

Pour un lecteur européen, leurs positions opposées sont pourtant toutes deux compréhensibles. En revanche, pour les écrivains syriens en exil la position d’Adonis est inconcevable : Adonis ne voit ni révolution ni démocratie dans le Printemps arabe pour cause de religion des deux côtés, dans les régimes en place comme parmi les opposants.

Pour Maram al-Masri, comme pour beaucoup d’écrivains exilés de sa génération, Adonis est victime d’une "phobie de l’islam" qui expliquerait, selon elle, qu’il soit passé à côté d’une occasion historique : fédérer un mouvement révolutionnaire dont aucune voix forte n’émerge.
Adonis au cours d'une lecture à Sète

Adonis au cours d'une lecture à Sète

© France O
Dans cette interview recueillie à Sète lors du festival de poésie "Voix vives", Adonis explique sa position, inconcevable pour les écrivains syriens en exil ("le départ de Bachar el-Assad, ce n’est pas la question").

Adonis, le poète vivant le plus connu du monde arabe depuis la disparition du Palestinien Mahmoud Darwich en 2008, est contre la religion qui "enferme le peuple dans une grande prison". Selon le poète, ni révolution ni démocratie ne sont possibles dans le monde arabe si elles s’adossent à la religion, de près ou de loin.

Biographie : Adonis, une haute culture arabe

Adonis est un immense écrivain de 85 ans, par ailleurs essayiste, de nationalités libanaise et française, qui fonda à Beyrouth en 1957, avec Yusuf al-Khal, le groupe Chi’r ("Poésie"). Son but : "libérer la poésie arabe du carcan de la tradition et l’ouvrir aux influences étrangères " explique le Petit Robert des noms propres qui consacre une longue notice à l’intellectuel. Ali Ahmed Saïd Esber a choisi ce pseudonyme d’Adonis en référence au jeune mortel de la mythologie grecque, d'une très grande beauté, aimé d'Aphrodite, déesse de l’amour.


L’influence des écrits antéislamiques sur la culture arabe

A son arrivée en France, Adonis prononça quatre leçons sur la poétique arabe au Collège de France (réunies dans "Introduction à la poétique arabe " Actes Sud 1985) et marqua les années 80 par ses essais, dont son "Introduction à la poésie arabe" motivé à faire découvrir les aspects ignorés de la tradition arabe dont les écrits antéislamiques dont il analyse finement l’influence dans "La Prière et l'Épée : essai sur la culture arabe" (Le Mercure de France, 1993).

Parmi ses ouvrages les plus importants : "Chants de Mihyar le Damascène" (1961), l’anthologie "Le Dîwân de la poésie arabe classique" (2008), "Le Livre (al-Kitâb)" (Paris, Éditions du Seuil, 2007 et 2013), "Printemps arabes, religion et révolution" Éditions de la Différence (2014). Dans la collection de poche Poésie Gallimard, on lira avec profit une sélection de ses poèmes (1957-1990) : "Mémoire du vent". A consulter également le catalogue d’une exposition de ses collages présentés à la galerie Azzedine Alaïa, en mai dernier, "A, l’œuvre graphique" (Actes Sud, 2015).

Adonis, est traducteur en arabe d’Arthur Rimbaud, Saint-John Perse, Yves Bonnefoy. Ses archives sont conservées à l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine) près de Caen.

Dossier Adonis de La République des lettres
http://www.republique-des-lettres.fr/adonis.php

BONUS interview (2’31) de la poète Maram el-Masri « déçue » par la position du plus grand poète arabe vivant. Biographie :

Maram al-Masri, poète de l’amour

"Poète de l’amour", Maram al-Masri s’est exilée en France, en 1982, à l’âge de vingt ans. Elle est polyglotte en poésie (voir son site), même si elle concède que son français est "boiteux".
Dans "L’amour au temps de l’insurrection et de la guerre" (éditions Le temps des cerises, 2014), elle a réuni et traduit des poètes syriens d’aujourd’hui : "Oui, on peut et il faut écrire après Auschwitz. Parce que la poésie c’est exprimer ce qui est humain en nous. La poésie est l’amie du chagrin, de la douleur, comme de la joie et de la félicité". Son dernier recueil, "Le rapt", est une autobiographie poétique bilingue arabe, français, publié par les éditions Bruno Doucey, dont les derniers mots résonnent dans toute lecture : "écrire c'est vivre sur le bord d'une falaise et s'accrocher à un brin d'herbe".

Site de Maram al-Masry
http://maramalmassri.blogspot.fr/
Éditions Le temps des cerises
http://www.letempsdescerises.net/
Éditions Bruno Doucey
http://www.editions-brunodoucey.com/