INTERVIEW. Magyd Cherfi : "Je suis perplexe quant à la volonté de bâtir une société cosmopolite"

Par @Culturebox
Mis à jour le 18/11/2016 à 15H49, publié le 18/11/2016 à 15H23
Magyd Cherfi

Magyd Cherfi

© MAXPPP

Depuis quatre mois, "Ma part de Gaulois" (Actes Sud) est un succès littéraire. Au-delà des 35.000 exemplaires vendus à ce jour, on se souviendra que l’ouvrage figurait dans la liste des romans pré-sélectionnés pour le prix Goncourt. Dans un entretien qu'il nous a accordé, Magyd Cherfi nous livre ses espoirs déçus, ceux d'une France multiculturelle qui, selon lui, se fait encore trop attendre.

En ce mois de novembre, on interrompt Magyd Cherfi en pleine préparation de son 3ème et nouvel album solo. Après "Cité des Etoiles"(2004) et "Pas en vivant avec son chien" (2007), "Catégorie Reine" sortira en février 2017. Les 13 titres de cet album seront la bande son de "Ma part de Gaulois". "Tu" en sera le titre phare. Le "tu" que son père, maçon, a toujours entendu sans avoir eu le droit à un "vous" ou à un "monsieur".

Dans son nouveau roman, à forte coloration autobiographique, Magyd Cherfi,  fils d’immigrés algériens, analphabètes, issu d’une fratrie de sept enfants revisite, sans concession, ses années adolescentes dans les quartiers nord de Toulouse. L’histoire d’un môme partagé entre deux continents qui ne se rencontreront jamais. D’un côté la rue, sans foi ni loi, de l’autre, une mère protectrice, la sienne. Entre les deux, Cherfi finira par choisir. Il sera certes apostat mais il entrera quand même dans des ordres, ceux de sa "maman". Enfant docile qu’il était à l’injonction d’apprendre. "J’avais peur de la voir pleurer, ma mère m’aimait" écrit-il.  Souvent quand l’amour est réciproque, il est salvateur. Magyd Cherfi ne s’en plaint pas, sa mère non plus.
"Ma part de Gaulois" couverture © DR


Certaines personnes, qui ont vécu ou qui vivent encore dans ces quartiers, ont cru se reconnaître dans votre livre, ils se sont sentis trahis, ils vous l’ont d’ailleurs fait savoir…comment avez-vous réagi ?
Le problème, c’est qu’ils ont lu ce livre au premier degré et donc ça été violent évidemment. Alors que mon intention était tout autre. Elle était de dire que ces mômes sont comme des lanceurs d’alerte. Ils sont français dans une République qui part à la dérive.
 

"Nos pères sont aussi nos mères"

C’est donc le constat amer d’un abandon coupable des politiques de tous gouvernements confondus ?
Absolument, mais si la République est aujourd’hui défaillante, elle possède encore des résistances pour que l’immense majorité ne déraille pas complètement. L’école, gratuite, obligatoire est l’une de ces résistances. Pour ma part, j’ai aussi eu la chance d’avoir une mère qui m’a traquée sur le chemin du savoir et des valeurs à respecter. C’est vrai que les pères sont souvent absents et que nos pères sont aussi nos mères. Mais souvent, et pour beaucoup, ces mères n’y sont pas non plus parce qu’elles sont éreintées. Elles ont sept, neuf, onze enfants.

Le ressentiment, la haine, le rejet, la frustration, la mise au ban de la société, la crise d’identité d’être né en France et de ne pas se sentir français, votre livre transpire de tous ces maux.
 Ils peuvent mener à la folie des hommes ?

Dans cette majorité qui va mal, Mohamed Merah ou les fères Kouachi ne sont qu’une exception, heureusement. Ce sont des paumés, des gens sans plus aucun repère, ce ne sont ni des idéologues, ni des hommes politiques, ils n’ont aucun jugement intellectuel, ils ne défendent d’ailleurs aucune idée. Mais attention, « aller mal » ne veut pas dire « déraper ». Il y a un fossé considérable entre ceux qui se sentent exclus, et ceux qui passent à l’acte. Les premiers tentent de s’intégrer en sachant qu’ils devront vivre en gardant en tête qu’ils ne sont pas les bienvenus. Et comme moi, ils devront faire avec toute leur vie.

On part alors dans ce que vous appelez une forme de schizophrénie…
Il y a 30 ans je croyais aux valeurs érigées par la République. Aujourd’hui, 30 ans plus tard, par exemple, l’égalité des droits alimente de plus en plus mes doutes. Je suis perplexe quant à la volonté de bâtir une société cosmopolite. Vous pouvez avoir tous les diplômes du monde et un super job et avoir le sentiment de ne pas être chez vous. On bascule alors dans une double vie. On peut afficher un visage policé et mener dans les profondeurs une vie schizophrénique.

"Une gueule d’arabes et t’es puni !"

Et pourtant, « le vivre ensemble » n’a jamais été autant loué ?
Mais il n’y aucune application de cette injonction ! Ce n’est qu’une incantation à laquelle aucun jeune ne croit. Ils ne vont d’ailleurs plus voter et ne participent plus à la marche de la nation. Ils sont exclus, ils ne réagissent même plus. Quand j’ai fait la manif’ « Je suis Charlie », il y a une femme qui est venue vers moi en me demandant : « vous êtes où dans le cortège ? ».  Sous-entendu, vous, les arabes. Elle cherchait des rebeus. Elle me le demandait à moi qui suis français et athée ! Elle m’avait ramené à mon arabité et à mon islamité.

C’est ce que l’on entendait déjà dans les années 80, trente ans plus tard, on en est toujours au même point ? 
Statut-quo…On sent que si on sort des quartiers on ne va pas être défendu alors quitte à ne pas être défendu, autant rester dans des eaux troubles. Dans le cinéma, dans les conseils municipaux, à l’Assemblée Nationale, où sommes-nous ? Partez avec un Mohamed et allez chercher un appartement ou un emploi, une gueule d’arabes et t’es puni ! Il y a un délit de faciès généralisé, et c’est pour ça que tous ces mômes sont en rupture. Ils le savent, ils ont compris. Est-ce qu’on peut s’appeler Mohamed et être français ? Est-ce qu’on peut être musulman et être considéré comme français en tant que tel ? C’est la question que je pose.