374 p. - 21,90 €

Boston
Printemps 1991
Le premier samedi de juin, mon père a débarqué chez moi à l'improviste sur le coup de 10 heures du matin. Il avait apporté un pain de Gênes et des cannoli au citron que sa femme avait préparés à mon intention.
- Tu sais quoi, Arthur ? On pourrait passer la journée tous les deux, proposa-t-il en allumant la machine à expresso comme s'il était chez lui.
Je ne l'avais plus vu depuis Noël dernier. Accoudé à la table de la cuisine, je contemplais mon reflet dans les chromes du grille-pain. J'avais le visage mangé par la barbe, les cheveux hirsutes, le regard creusé par les cernes, le manque de sommeil et l'abus d'apple martini. Je portais un vieux tee-shirt Blue Ôyster Cuit que j'avais acheté lors de mes années lycée et un caleçon Bart Simpson délavé. La veille au soir, après quarante-huit heures de garde, j'avais descendu quelques verres de trop au Zanzi Bar avec Veronika Jelenski, l'infirmière la plus bandante et la moins farouche du Massachusetts General Hospital.
La belle Polonaise avait passé une partie de la nuit avec moi, mais avait eu la bonne idée de décamper deux heures plus tôt, emportant son petit sachet d'herbe et son papier à cigarette, s'évitant ainsi un télescopage fâcheux avec mon père, l'un des pontes du département de chirurgie de l'hôpital dans lequel nous travaillions tous les deux.
- Un double expresso, le meilleur coup de fouet pour démarrer la journée, affirma Frank Costello en posant devant moi une tasse de café serré.
Il ouvrit les fenêtres pour aérer la pièce dans laquelle persistait une forte odeur de shit, mais s'abstint de tout commentaire. Je croquai dans une pâtisserie, tout en le détaillant du coin de l'oeil. Il avait fêté ses cinquante ans deux mois plus tôt, mais, à cause de ses cheveux blancs et des rides qui creusaient son visage, - il en faisait facilement dix ou quinze de plus. Malgré tout, il avait conservé une belle allure, des traits réguliers et un regard d'azur à la Paul Newman. Ce matin-là, il avait délaissé ses costumes de marque et ses mocassins sur mesure pour un vieux pantalon kaki, un pull de camionneur élimé et de lourdes chaussures de chantier en cuir épais.
- Les cannes et les appâts sont dans le pick-up, lança-t-il en avalant son petit noir. En partant tout de suite, on sera au phare avant midi. On mangera sur le pouce et on pourra taquiner la dorade tout l'après-midi. Si la pêche est bonne, on s'arrêtera à la maison en revenant. On préparera le poisson en papillotes avec des tomates, de l'ail et de l'huile d'olive.
Il me parlait comme si nous nous étions quittés la veille. Cela sonnait un peu faux, mais ce n'était pas désagréable. Tandis que je dégustais mon café par petites gorgées, je me demandais d'où lui venait cette soudaine envie de partager du temps avec moi. L'instant présent
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