"Vie de ma voisine" : Geneviève Brisac porte la voix de Jenny, fille de déportés

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 28/02/2017 à 11H45, publié le 08/02/2017 à 14H01
Geneviève Brisac, "Vie de ma voisine" (Grasset)

Geneviève Brisac, "Vie de ma voisine" (Grasset)

© JF Paga, Grasset

La romancière et éditrice Geneviève Brisac signe "Vie de ma voisine", un court et dense roman qui fait le récit de l'existence de Jenny, une femme engagée et résolument tournée vers la vie, dont les parents ont été déportés et assassinés à Auschwitz. Un témoignage essentiel, comme chaque voix portant cette mémoire, que la romancière transmet avec vigueur et délicatesse.

L'histoire : la narratrice vient d'emménager dans un nouvel immeuble parisien, un cerisier dans le jardin. Elle croise dans l'escalier une voisine, une vieille dame (née en 1925), prénommée Jenny. Elle lui propose de parler de Charlotte Delbo, son amie. La narratrice interprète cette apostrophe comme un signe, "Ma peau s'est hérissée sur mes bras. Charlotte Delbo m'envoie des signaux". Quelques jours plus tard, elle monte chez sa voisine. La vieille dame l'attend. "Elle avait préparé les papiers évoquant le matricule 31661, déportée à Auschwitz le 23 janvier 1943" : Charlotte Delbo.

C'est ainsi que commence une conversation. Une conversation qui file au rythme des saisons, d'abord projetée sur la figure lumineuse de Charlotte Delbo, "son énorme rire, sa droiture, son énergie, son goût de la vie, des voyages". Son "spectre" habite désormais la cour de l'immeuble. Ses poèmes ornent les murs : "Apprenez à marcher, et à rire, parce que ce serait trop bête à la fin que tant soient morts et que vous viviez sans rien faire de votre vie".

Jenny prend la parole

Le temps passe. La narratrice questionne : "Et vous ?". Jenny dit : "Je ne suis personne, pourquoi parler de moi (…) Le moi, le moi, ça me dégoûte. Elle cite une phrase insolente de Charlotte Delbo : je n'ai pas l'intention de m'ajouter à la cohorte, d'écrire le énième Tartempionne à Auschwitz".

L'hiver arrive, en même temps qu'une enveloppe dans la boîte aux lettres de la narratrice. Une lettre de la voisine, qui ouvre par écrit un nouveau chapitre à leurs conversations. Nuchim et Rivka, "deux personnes mortes depuis longtemps". Les parents d'Eugénie, dite Jenny, dite Nini", née en 1925. "Mes deux parents étaient polonais, juifs, et athées", voilà comment elle commence, en montrant la photo de ses parents, "comme pour une cérémonie". Dès lors, "Les temporalités et les topographies se mélangent, nous ne savons plus quand et où nous sommes. Un autre espace-temps surgit. Comme quand on lit, comme quand on aime, comme au cours de certaines promenades." Jenny a décidé de prendre la parole.

Elle raconte : l'arrivée de ses parents juifs polonais en France, sa naissance, la vie à Paris, "la spirale épouvantable de crimes et de mensonges en U.R.S.S., qui emporte son oncle, assassiné. Un jour, elle a alors 9 ans, Jenny retourne avec sa famille en Pologne, visiter la grand-mère. "Je n'avais jamais pensé que nous étions juifs. Mes parents n'évoquaient jamais la tradition, nous ne faisions rien pour les fêtes, et je ne savais même pas ce que c'était", raconte Jenny. "J'ai détesté être juive", dit-elle, au souvenir de ce mois passé dans le village polonais chez une grand-mère "toute sèche, toute ratatinée et inconnue, et si vieille", qui ne parle que le yiddish, la gronde parce qu'elle a allumé la lumière un jour de shabbat. Un village où filles et garçons sont séparés et où "tout est triste".

En France, c'est le temps des grandes manifestations et du Front Populaire. Son père l'emmène devant les usines en grève. Jenny fréquente l'école élémentaire de son quartier, elle y rencontre Monique, celle qui restera "l'amie de toujours". La fillette découvre aussi la lecture : "Les Misérables", "Germinal", "Anna Karénine". Elle lit pour son père, "parce que Nuhim a de si mauvais yeux". Sa mère l'élève en lui transmettant ses convictions : "Elle croyait à l'intelligence humaine, à l'éducation. Elle luttait contre la barbarie, contre l'obscurantisme, sans arrêt, tout le temps."

16 juillet 1942

Mais cette mère éclairée ne pourra pas lutter contre la noirceur qui envahit l'Europe à la fin des années 30. La guerre arrive, l'occupation, Vichy, et les premières mesures contre les juifs : le recensement des juifs étrangers par le gouvernement français sur ordre des Allemands, les premières lois anti-juives, les spoliations, l'ouverture des camps d'internement (Pithiviers, Beaune-La-Rolande), les rafles, le port obligatoire de l'étoile jaune, qu'on doit aller chercher au commissariat et coudre soi-même sur les vêtements. "Faire en sorte que ce soient les personnes elles-mêmes qui accomplissent les gestes de leur humiliation, de leur destruction, est une dimension du totalitarisme".

16 juillet 1942. Rafle du Vel d'Hiv. La famille est arrêtée. Ils sont entassés avec toutes les familles juives de Vincennes dans une villa. On leur annonce que les enfants peuvent partir. "Mes parents se regardent, ils n'échangent pas un mot, ils décident ensemble que nous allons sortir." Ils sont les seuls à avoir pris cette décision. "Les autres enfants sont restés. Et tous sont morts." Jenny ne les reverra jamais, mais elle aura une vie libre, engagée, pleine et heureuse, "frêle esquif traversant le siècle", comme une lumineuse réponse à cette "preuve d'amour sidérante" donnée par ses parents le 16 juillet 1942. 

"Vie de ma voisine" est un récit-témoignage qui ajoute une voix à la mémoire des six millions de juifs assassinés dans les camps de la mort pendant la Seconde Guerre mondiale. Une voix que Geneviève Brisac porte sous la forme de conversation, de partage, d'amitié, de thé brûlant, pendant que dans la cour fleurissent le cerisier, et les patiences.
"Vie de ma voisine" Geneviève Brisac (Grasset)
"Vie de ma voisine" Geneviève Brisac (Grasset – 180 pages – 14,50 €)
 
EXTRAIT

"Certaines choses ayant été vécues, on ne peut plus avoir peur de rien. Je ne les ai pas vécues, et oui, j’ai peur. J’y pense énormément, à cette Charlotte Delbo au sourire éclatant, dont quelqu’un m’a dit un jour qu’elle prenait un soin extrême à préparer chacun de ses repas, et j’imagine un napperon, une carafe, deux verres de cristal alignés, celui de l’eau et celui du vin, une serviette en lin, et deux œufs à la coque avec du pain grillé.
Je pense aussi sans cesse à celle qui vit deux étages au-dessus de moi.
Je pense à la lumière et à la fraîcheur qui émanent d’elle.
Un frêle esquif a traversé le siècle."