"Underground Railroad" de Colson Whitehead : un train pour sortir de l'enfer de l'esclavage

Par @LaurenceHouot Journaliste, responsable de la rubrique Livres de Culturebox
Mis à jour le 11/10/2017 à 10H55, publié le 04/10/2017 à 11H40
Colson Whitehead, Paris, juin 2017

Colson Whitehead, Paris, juin 2017

© Mollona / Leemage / AFP

"Underground Railroad" (Albin Michel), le 6e roman de Colson Whitehead est l'histoire de Cora, esclave dans une plantation de Géorgie, qui s'enfuit grâce à un chemin de fer clandestin conduisant les esclaves du Sud vers les états plus cléments du Nord. Un roman qui mêle réalisme et fantastique, dans les pas des esclaves, de l'enfer à l'affranchissement.

L'histoire : Cora est la petite fille d'Ajarry, enlevée dans son village africain par des razzieurs dahoméens. La grand-mère suit la route des esclaves : les cachots, le port d'Ouidah, la "vente en gros", la traversée de l'Atlantique, l'arrivée sur le sol américain. Elle est vendue et revendue de nombreuses fois sur le chemin qui la conduit en Georgie, où elle est achetée par un représentant de la plantation Randall au prix de 292 dollars.

Elle meurt quelques années plus tard, dans le coton. Mais entre-temps, elle se marie trois fois et met au monde cinq enfants. Une seule survit, Mabel. C'est la mère de Cora. "Ajarry était celle qui était venue d'Afrique, et qui est la première génération d'esclaves. Quand on est piégé dans ce système, on n'en sort pas. Et c'est ainsi qu'on a vu des générations et des générations maintenues prisonnières de ce système s'esclavage", expliquait Colson Whitehead en juin dernier lors de la présentation de son roman à Paris.

Le trésor : un lopin de terre de 3 mètres carrés

Dans la plantation de coton, peu survivent. Ajarry possède un lopin, à peine 3 mètres carrés. "L'étroit couloir entre deux huttes offrait un espace où attacher une chèvre, construire un poulailler, faire pousser de quoi se remplir l'estomac et compléter la bouillie dispensée chaque matin par la cuisinière". La grand-mère ne cède pas un iota de "son champ", menaçant de "casser la tête à coups de marteau celui qui oserait seulement le regarder".

À sa mort, c'est Mabel sa fille qui prend soin du lopin. Puis quand Mabel s'enfuit de la plantation -un exploit tant il est impossible d'échapper à la vigilance des hommes de main des frères Randall- la jeune Cora âgée d'à peine 11 ans récupère le lopin et le défend avec la même ferveur que sa grand-mère. Elle n'hésite pas à massacrer à la machette le chien d'un esclave qui a essayé de lui prendre son lopin.

"C'est ce qui se passe quand on n'a si peu, quand on n'a rien, alors on se bat pour la moindre portion de nourriture supplémentaire. Ce jardin dont Cora a hérité de sa mère et de sa grand-mère, ce minuscule jardin devient un précieux trésor à protéger coûte que coûte. Et ce moment où Cora se lève pour défendre son bout de jardin contre un autre esclave qui veut lui voler, ça c'est un moment clé dans le récit, qui montre la psychologie de Cora. C'est ce qui la définit. Écrire en 2015, dans le confort de ma vie du XXIe siècle, c'est compliqué. Comment imaginer le genre de courage et de foi qu'il fallait pour s'échapper ? Une poignée de gens seulement avaient ce courage, et donc pour écrire de manière réaliste, j'ai essayé de trouver, d'imaginer ces moments de courage qui me dépassent et qui dépassent sans doute la plupart d'entre nous".

"Les esclaves étaient des objets"

Quand on fait la connaissance de Cora, elle a 16, 17 ans. "Elle ne sait pas exactement quel âge elle a, parce que les propriétaires d'esclaves ne conservaient pas les informations concernant leurs 'propriétés', c'est un peu comme quand vous avez un aspirateur qui vous sert pour nettoyer la maison, vous ne vous souvenez pas exactement de la date à laquelle l'avez acheté. Les esclaves étaient des objets, et voilà", précise Colson Whitehead.

Caesar, arrivé récemment à la plantation, veut s'enfuir. Il propose à Cora de venir avec lui. Elle sera son porte bonheur, pense-t-il. La fuite de sa mère est restée dans les mémoires. "La mère de Cora est devenue un exemple. Elle est celle qui a pu s'échapper", explique Colson Whitehead. Mais "échapper aux limites de la plantation, c'eut été échapper aux principes fondamentaux de son existence : impossible". Elle refuse.

D'un enfer à l'autre

Trois semaines plus tard, Cora change d'avis. À l'occasion d'une fête, la canne de Terrence Randall s'abat sur un enfant (il a taché la chemise blanche du maître, "une seule et unique goutte"). Cora a déjà vu "des garçons et des filles plus jeunes que cet enfant se faire rouer de coups, et elle n'avait rien fait". Sans qu'elle sache trop pourquoi, ce jour-là, "avant que sa part d'esclave ne rattrape sa part humaine", elle s'interpose, et prend les coups.

Cet événement la décide à prendre la fuite. Ceasar a des connections avec le fameux "Underground Rail Road", un chemin de fer clandestin qui permet aux esclaves de rejoindre les états du Nord, plus cléments avec les esclaves. Cora et Ceasar réussissent à échapper à la vigilance d'un impitoyable chasseur d'esclaves, chargé par Terrance Randdall de les ramener à la plantation. Morts ou vifs. La fuite ne signifie pas la sortie de l'enfer. Pour Cora, c'est le début d'un long voyage, passant par la Caroline du Sud, l'Indiana, le Tenessee, avant d'atteindre les états libres du Nord. Traquée sans relâche, confrontée à d'autres formes de violences, moins brutales mais plus pernicieuses, Cora ne renonce jamais à conquérir sa liberté.

Un train clandestin

L'Underground Railroad n'est pas un vrai chemin ferré. Il le devient sous la plume de Colson Whitehead. "L'Underground Railroad est en réalité un réseau de personnes qui ont agi pour aider les esclaves à se cacher, à s'échapper, en chargeant quelqu'un dans une voiture, par exemple, pour le conduire quelques kilomètres plus au Nord, ou aider à traverser un fleuve… Mais quand j'étais enfant, j'ai grandi à New York et donc quand j'ai entendu pour la première fois le mot "Underground Railroad", j'ai pensé que c'était un vrai métro. Plus tard évidemment mes professeurs m'ont expliqué qu'il ne s'agissait en fait pas d'un vrai réseau ferré qui voyageait comme ça sous terre clandestinement, j'ai évidemment été triste et déçu !  Plus tard, c'était en 2000, je suis retombé sur cette histoire d'Underground Railroad et j'ai pensé que cela ferait une bonne idée de départ pour un livre, si c'était réellement un vrai chemin de fer souterrain. Et après il me fallait trouver une histoire qui pouvait fonctionner autour de cette idée-là".

Le long voyage dans les ténèbres

"Underground Railroad" plonge dans une part sombre de l'histoire de l'Amérique, qui reste aujourd'hui encore tabou. "L'esclavage est au programme à l'école, mais on survole le sujet". Colson Whitehead s'est plongé dans les archives, dans les témoignages collectés dans les années 30 par le Federal Writers Project. Il a lu les œuvres classiques sur le sujet. "C'est difficile d'imaginer aujourd'hui ce qu'a été la brutalité de l'esclavage. Avant de m'amuser à jongler avec l'histoire, je voulais montrer la violence de la vraie vie, je voulais décrire chaque épreuve que traverse Cora. Je voulais montrer la violence de la Géorgie, ne serait-ce que pour honorer la mémoire de mes ancêtres", explique le romancier.

Pari réussi. Avec ce roman fantastique, Colson Whitehead décortique un système, sans rien omettre. En faisant du réseau d'aide aux esclaves un vrai chemin de fer, ses locomotives, ses tunnels secrets, ses conducteurs clandestins, Colson Whitehead offre une colonne vertébrale romanesque à un récit par ailleurs très documenté et réaliste, qui retrace l'histoire de l'esclavage aux États-Unis, et le trajet qu'emprunte Cora, ce voyage à travers le pays, comme la métaphore du chemin à parcourir pour conquérir sa liberté.

"Underground Railroad" a reçu le Prix Pulitzer 2015 et le National Book Award en 2016. L'un des romans étrangers à lire de cette rentrée
Couverture "Underground Railroad", Colson Whitehead (Albin Michel)
"Underground Railroad", Colson Whitehead, traduit del'anglais (Etats-Unis) par Serge Chauvin
(Albin Michel – 397 pages – 22 €)
 

Extrait :

"Les deux fugitifs grimpèrent dans le wagon, et Lumbly claqua brusquement la portière. Il les regarda entre les fissures du bois. "Si vous voulez voir ce qu'est vraiment ce pays, comme je dis toujours, y a rien de tel qu'un voyage en train. Regardez au-dehors quand vous filerez à toute allure, vous verrez le vrai visage de l'Amérique". Il assena une grande claque sur la paroi du wagon pour donner le signal du départ. Le train s'ébranla par à-coups, cahotant.
Cora et Caesar perdirent l'équilibre et titubèrent jusqu'au nid de balles de foin qui devaient faire office de sièges. Le wagon craquait et tremblait. Il n'avait rien d'un modèle récent, et maintes fois au cours du voyage Cora crut bien qu'il allait se disloquer. Il était vide hormis le foin, des souris mortes, des clous tordus. Plus tard, elle découvrit un bout de plancher calciné à l'endroit où quelqu'un avait fait du feu. Caesar était hébété par cette succession d'évènements insolites, et il se coucha à même le sol, replié sur lui-même. Conformément aux dernières instructions de Lumbly, Cora regarda entre les lattes. Il n'y avait que des ténèbres, kilomètre après kilomètre.
Quand enfin ils s'aventurèrent au soleil, ils étaient en Caroline du Sud. Elle leva les yeux vers le Gratte-ciel et chancela, se demandant quelle distance elle avait bien pu parcourir.

"Underground Railroad", page 96