"Soyez imprudents les enfants" : un roman débridé signé Véronique Ovaldé

Par @AnneBrigaudeau
Mis à jour le 26/08/2016 à 09H23, publié le 16/08/2016 à 18H02
Véronique Ovaldé

Véronique Ovaldé

© Jean-Luc Bertini pour Flammarion

La plus hispanique de nos romancières nous offre un roman à tiroirs. A 13 ans, dans une Espagne post-franquiste mal libérée de sa chape de plomb, la jeune Atanasia tombe raide dingue d'une immense toile représentant un nu féminin. L'oeuvre la conduira sur des chemins de traverse, vers sa liberté.

"Soyez imprudents les enfants !" Plus qu'un conseil, une recette de la magicienne Véronique Ovaldé, l'une des (rares) romancières françaises à posséder un don tout hispanique de conteuse prolifique. Ce roman à tiroirs débute dans l'Espagne post-franquiste du début des années 80. Dans la cité (imaginaire) d'Uburuk, "ville modèle" qui vit sous la férule d'un mini Caudillo, Atanasia Bartolome, 13 ans, étouffe et s'impatiente.

"Sa peau était bleutée, d'une transparence maladive, épuisée, sexuelle"

Jusqu'au jour de juin 1983 où une prof cultivant le goût de la provocation l'emmène voir, avec sa classe, une exposition faisant figure d'événement : "Mon corps mis à nu". L'adolescente se fige devant le tableau du peintre Diaz Uribe qui ouvre l'exposition.

La peau de la femme nue était "bleutée, marbrée, transparente, d'une transparence maladive, épuisée, sexuelle". C'est ce choc qu'"attendait depuis si longtemps" la jeune fille qui ne connaissait "rien à rien. Seulement le temps long de la dictature, sa queue de comète et la mémoire tronquée". 

D'amours flamboyantes sous la Grande peste en exploration coloniale en Afrique

La quête du peintre mènera loin l'adolescente, qui s'ennuie tant au fond de son pays basque qu'elle imagine de façon drôlatique sa vie, découpée en courts métrages aux titres moqueurs : "L'humiliation en cours de gym" (...), "La beauté ravageuse de Miguel Vargas, 6e B" ou encore C"'est vraiment trop injuste" (lorsque sa mère refuse de lui acheter "un jean neige pré-déchiré", magré ses supplications). 

L'imagination est au pouvoir, manque encore la liberté de jouir sans entraves. Atanasia s'envole vers la France, à la recherche d'elle-même. Et la romancière de dérouler une triple histoire. Niveau 1, les tribulations de son héroïne, qui part à Paris sur les traces d'un bon connaisseur de Diaz Uribe, Vladimir Velevine. Ce vieux fou russe tente (mollement) de la draguer. Niveau 2, la remontée, à travers les siècles, de la dynastie des Bartolome, dont on suivra les aventures, d'amours flamboyantes sous la Grande peste en exploration coloniale en Afrique. Niveau 3, la quête de Roberto Diaz Uribe, peintre dont on est sans nouvelles depuis des décennies, et qui s'avère lié à la famille Bartolome...

Verve inimitable et sens du dialogue aguicheur

A quelles sources va puiser ce roman d'initiation aux sources autobiographiques habilement dissimulées ? Mystère.  Va-t-on demander à un écrivain "pourquoi son personnage s'appelle Pierre-Alexandre plutôt que Jean-Baptiste et pourquoi celui-ci choisi de se donner la mort à la fin du livre avec du cyanure plutôt qu'avec de l'arsenic ?" s'étonne un personnage du livre. Avant de conclure : "une question qui commence par pourquoi est une question paresseuse".

On se le tiendra pour dit :  contentons-nous de dire deux mots du comment. Dans ce récit allègre et fantaisiste, Véronique Ovaldé déploie habilement les tentacules du récit à l'aide de ses outils favoris :  humour en bandoulière, verve inimitable et sens du dialogue aguicheur. Ce qui suffit à en faire une oeuvre joyeuse, ouverte, et chaudement recommandable. 

"Soyez imprudents les enfants", de Véronique Ovaldé
(Flammarion, 352 pages, 20 euros, parution le 17 août 2016)

Extrait :
"Je suis ce beau mec qui se presse sous la pluie pour retrouver une nouvelle conquête mais qui va encore tout rater parce qu'il n'a toujours pas compris que les femmes sont clitoridiennes. Je suis cette fille qui rentre son ventre et fait claquer ses stilettos parce qu'elle va retrouver le beau mec. Je suis la prof d'espagnol qui ne s'est pas remise de son voyage au Chili et qui se dit que le lendemain elle fera écouter pour la cinquiantième fois El pueblo unido jamas sera vincido à ses élèves. Et elle dira, sourire éclatant, "Allez encore une fois"".